Nouvelle écrite par Eloïs MYOTTE-DUQUET, étudiant en 2ème année de Licence EEI à l’UCA – Parcours Métiers du Livre Franco-Allemands de Clermont-Ferrand (63)
sur le thème : « Les discriminations : sources de violence ?»
Il faut abattre la brebis noire…
Voilà ce que j’avais toujours entendu depuis ma naissance. Une fois tous les dix ans, disait-on, naissait un mouton noir. Cet animal portait malheur, soi-disant. Alors, la veille de sa première année, on l’abattait avant qu’il n’attire maux et maladies sur le troupeau. Cette légende, je n’avais jamais pu la vérifier de mes propres yeux, j’étais encore un trop jeune agneau : j’avais un mois. Mais si c’était pour le bien du troupeau, alors pourquoi pas ?
Il faut abattre la brebis noire…
Voilà ce que j’entendis le jour de mes deux mois. Les fermiers se précipitèrent vers nous au petit matin, comme poursuivis par la peste. Ils firent d’incessants allers-retours entre la grange et le troupeau groupé autour d’une brebis qui mettait bas. C’était un jour frais, au début du printemps, mais particulièrement ensoleillé. Me frayant une place parmi les miens, guidé par les rayons du soleil, je me retrouvai bientôt aux premières loges de cet étrange spectacle : au centre de l’attention commune, apparut alors une agnelle à la toison si sombre qu’elle en absorba soudainement toute la lumière. Mes yeux se posèrent sur les bergers : circonspects, ils échangèrent un regard grave. Une brebis noire était née.
Il faut abattre la brebis noire…
…cet être fragile, qui, bien vite, se retrouva isolé de son propre troupeau. Une agnelle qui n’avait d’autre choix que d’être nourrie par les bergers qui, ils le savaient déjà, finiraient par l’abattre pour nous protéger. Nous avions ordre de ne pas nous en approcher parce qu’on ne sait jamais, le malheur pouvait être contagieux ; personne ne voulait prendre le risque de devenir un deuxième mouton noir. Nous étions encore quelques-uns, le soir, au moment de rentrer, à lui lancer un regard compatissant lorsqu’elle était emmenée à part. Quand le border collie qui nous surveillait nous surprenait à traîner en queue de troupeau, il nous aboyait dessus pour que nous ayons « un peu moins pitié et un peu plus conscience du risque que nous faisions courir aux nôtres. » C’étaient ses mots. Je n’aimais pas ses aboiements, personne ne les aimait : certains soirs, il m’arrivait de me demander si lui aimait ça. Ces mots, étaient-ce vraiment les siens ou ceux qu’on lui avait appris à aboyer ?
Il faut abattre la brebis noire…
Ah… Je les entendais tous qui crachaient cette phrase, tantôt terrifiés, tantôt en colère, de plus en plus souvent, alors que deux mois s’étaient déjà écoulés. Maîtres et chien, ils n’avaient que ça à la bouche. Il faut abattre la brebis noire. Soit, mais… non, je ne dirai rien. Pas ce soir. Je n’ai pas la force de me battre contre une règle qui existait bien avant moi, pas la force non plus de supporter les réprimandes canines qu’on réservait aux contestataires qui se faisaient de moins en moins nombreux : à vrai dire, j’étais le seul à qui il arrivait encore de s’attarder lorsque la nuit tombait et que l’agnelle devenait presque invisible. Il ne restait plus que ses yeux. Nos regards s’étaient croisés, un soir. Je n’avais plus vu que ça. Ses yeux. Ils brillaient dans la nuit, seules lueurs sous les étoiles, une petite flamme d’espoir : elle savait, comme nous tous, elle avait entendu cette phrase. Il faut abattre la brebis noire. Pourtant, ses yeux refusaient d’y croire, ils refusaient de voir la toison sombre s’amonceler sur son dos jour après jour, fardeau dont le poids augmentait à chaque lever de soleil. Alors la nuit, elle disparaissait. On ne pouvait plus voir que ses yeux, parfaitement normaux, comme nous tous. Ses yeux d’une normalité déconcertante… Une splendide normalité.
Il faut abattre la brebis noire…
… qui avait maintenant trois mois. Depuis sa naissance, les étoiles avaient fait briller ses yeux à quatre-vingt-douze reprises. Quatre-vingt-douze spectacles de magie que j’attendais désormais chaque jour. De tels moments, il n’en restait que deux cent soixante-douze, je ne voulais plus m’en priver ; je ne pouvais plus m’en passer. Ce soir où nos regards s’étaient croisés, je n’avais plus su comment partir. Mes jambes ne bougeaient plus, elles tremblaient autant que quelques mois auparavant, à ma naissance. Je n’entendais plus les aboiements agacés du vieux chien obéissant aux ordres, parce que les yeux étoilés de cette brebis noire criaient à l’aide. Je ne ressentais plus les morsures qu’on m’infligeait parce que j’avais désobéi : elles étaient bien moins douloureuses que cette phrase…
Il faut abattre la brebis noire…
Non ! C’était une grave erreur ! Il ne fallait surtout pas abattre la brebis noire ! Ne faites surtout pas cela, malheureux, ou ce seront les fléaux tant redoutés qui s’abattront sur nous. Ou sur moi seulement, je ne savais plus faire la différence. Lorsqu’on me traîna de force, je ne pus empêcher un bêlement désespéré de s’échapper de ma gorge. Je lançai un dernier regard à cette agnelle condamnée : demain, elle ne mourrait pas, pas encore, pourtant, mon cœur se serra comme si c’était le sort qui lui était réservé. Sous son œil droit, je distinguai une infime tache blanche dans son pelage que sûrement personne n’avait jamais pris la peine de remarquer. Il ne fallait pas abattre la brebis noire à tache blanche car elle n’était pas qu’une brebis noire ! Il ne fallait pas tuer la brebis noire, je crois que j’en étais tombé amoureux.
Il faut abattre la brebis noire…
Secoué au beau milieu de la nuit par des cauchemars dans lesquels le border collie répétait cette phrase en boucle, je n’avais pas réussi à retrouver le sommeil. En fait, je n’aurais pas pu tant il m’avait déjà été compliqué de le trouver une première fois. Comptez les humains pour vous endormir, avais-je toujours entendu, mais je n’arrivais pas à compter autre chose que les étoiles qui brillaient dans ses yeux. Une, deux, trois, … toutes réunies dans une constellation qui prenait la forme de son visage. Ce n’étaient pas que ses yeux qui brillaient, c’était son pelage tout entier qui rayonnait dans la nuit.
N’y tenant plus, je sortis le plus discrètement possible de l’étable pour la rejoindre. Je ne pouvais pas la laisser partir sans entendre le son de sa voix. Je la trouvai à l’extérieur, dans une minuscule cabane qui avait été arrangée pour elle. Elle ne dormait pas : ses yeux faisaient le plein d’étoiles. Je m’allongeai à ses côtés et des centaines de mots m’emplirent la gorge, des centaines de mots que je ne réussis pas à arranger autrement que pour dire :
« Je suis désolé. C’est injuste ce qu’ils te font vivre. Ils n’ont pas le droit de…
– Chut… Regarde les étoiles, murmura-t-elle.
– Tout est tellement parfait, là-haut, tellement juste. Tu crois que nous rejoindrons ce monde, un jour ? C’est ce que je te souhaite, c’est tout ce que tu mérites. Je veux dire, je ne veux pas que tu meures, mais tu seras mieux là-haut qu’ici… enfin… je sais, c’est maladroit mais… tu me comprends, non ? »
Pour toute réponse, elle déposa sa tête sur une de mes pattes et ferma ses yeux remplis d’une galaxie nouvelle. Une galaxie qui n’appartenait qu’à elle. Elle s’endormit et je la contemplai dans le silence apaisé de la nuit. Fondue dans la pénombre, elle semblait avoir disparu, mais je savais qu’elle était bien là. Je la sentais. J’avais chaud. Bien plus chaud qu’avec n’importe quelle toison.
Il faut abattre la brebis noire…
Un cri au loin. Ou un aboiement, je ne sais plus. Qu’importe ? Le silence déchiré. On crie, on court. Le calme de la nuit devenu cacophonie mortuaire. Qu’est-ce que ce bruit affreux qui siffle à mes oreilles ? Qu’est-ce que cette lumière barbare dont le reflet vient perturber le sommeil tranquille de mon agnelle ? Qu’est-ce que tout ça, cette tragédie à ciel ouvert dont je suis devenu, malgré moi, l’acteur impuissant ?
Injustice glaçante sous couverture de justice. Protection illusoire contre un malheur inventé. Précautions inutiles contre un danger inexistant. Hypocondrie à l’achèvement meurtrier. Superstition idiote et millénaire. Le glas sonne. La mort en avance.
La brebis noire a été abattue.