Partir. Loin.

Nouvelle écrite par Eloïs MYOTTE-DUQUET

sur le thème « Accaparement des terres, expulsions forcées : une négation des droits »

 

Partir. Loin. Comme si on nous en laissait le choix. Faire semblant que c’est le cas et partir. Partir. Je ne le veux pas, mais je le dois. Partir. Pour aller où ? Quelque part ? Là-bas ? Nulle part ? Ailleurs.

Fuir, finalement, donnant l’impression que l’on nous traite comme des victimes, mais à leurs yeux, nous ne sommes que de pauvres petits riens qui tentent vainement de ralentir la croissance économique de grands groupes. De pauvres petits riens en fuite. Fuir, comme tous les autres, fuir les soldats et les chars. Fuir les cris et fuir le silence, fuir le sang et fuir les cendres, fuir un village devenu tombeau.

*

Un jour, un homme était arrivé au village, habillé comme on ne le faisait pas ici, d’une chemise blanche un peu froissée, d’une cravate rouge vif et d’un pantalon en lin. Il sortit un mouchoir de sa poche et s’essuya le front avec ; il était en nage. Les hommes en chemise blanche, ce n’était jamais bon signe, c’était une des premières choses qu’on nous apprenait. Je me souvenais encore des paroles de grand-père : « Méfiez-vous de l’homme qui porte une laisse autour du cou. » Alors je m’en méfiai lorsqu’il s’approcha de moi et qu’il me demanda :

« Va me chercher celui qui dirige. »

On m’avait toujours dit de me méfier, mais je pensais que, dans ce cas précis, il vaudrait mieux obéir et aller chercher un adulte. Je revins avec mon oncle, qui dirigeait le village pour mon grand-père lorsqu’il s’agissait de se déplacer, et le petit homme replet se redressa du mieux qu’il pouvait avant de déclarer :

« Vous êtes priés de quitter immédiatement ce village. D’ici une semaine, le groupe Louis Dreyfus Company viendra utiliser ces terres. »

Mon oncle rit, un rire fort et chaleureux, puis donna une tape aussi amicale que menaçante sur l’épaule de son interlocuteur. Une grimace défigura ce dernier. Mon oncle, la main dans le dos de l’étranger, l’entraîna dans une maison au centre du village et je retournai à mes occupations, confiant ; il savait ce qu’il faisait et, dans le pire des cas, il mesurait deux bonshommes à chemise blanche de haut. La semaine qui suivit, on n’entendit plus parler de cet étrange garçon et mon oncle ne prit pas la peine de nous dire de quoi il était venu l’entretenir, nous répétant simplement :

« Ne vous en faites pas, c’est réglé. Ce Monsieur disait n’importe quoi. »

Il disait peut-être n’importe quoi mais, une semaine plus tard, au moment de partir pour travailler dans nos cultures, j’entendis un bruit au loin, suivi par des volutes de poussière qui s’élevaient du sol. Ils arrivaient avec les machines qui font trembler la terre. Paniqué, je courus chez mon oncle et le réveillai puis je m’empressai d’en faire de même pour ma famille. Bientôt, chacun courait vers la maison de son prochain pour le prévenir du danger. Trente minutes plus tard, nous étions tous réunis en une assemblée bruyante au centre du village autour de mon grand-père ; tout le monde parlait à voix haute, posait frénétiquement des questions, alpaguait mon grand-père, criait ou pleurait. Mon oncle finit par rétablir le silence afin que nous puissions entendre les sages paroles de son père :

« Les enfants, nous ne pouvons pas partir. Nous avons tout ici. Il faut discuter avec les hommes en chemise blanche. Nous devons organiser un groupe qui ira à leur rencontre pour dialoguer. Ces brutes ne peuvent pas simplement venir chez nous et nous déloger comme si de rien n’était. Ce village est celui de nos ancêtres, ne l’oublions pas.

– Et s’ils s’en prennent à nos enfants ? demanda une voix dans l’assemblée.

– Que les plus sages, les femmes et les enfants partent se mettre à l’abri au village de mon ami Hamil et les prévenir que les machines qui font trembler la terre sont en chemin. Nous viendrons vous chercher quand tout sera revenu en ordre. »

Maman me prit par la main et nous partîmes en tête d’un convoi composé des enfants, des femmes et des plus sages d’entre nous. Nous marchâmes deux heures qui m’en parurent mille, portant sur nos épaules le poids si lourd de la peur. Qu’allaient devenir les hommes restés au village ? Pourrions-nous y retourner un jour ? Et nous ? Qu’allions-nous devenir ? Comme un grand, je me répétais que je n’avais pas peur, qu’il ne fallait pas, que je n’étais pas seul. Nous finîmes par arriver au village de Monsieur Hamil où maman, accompagnée des femmes et des sages qui avaient fait le trajet avec nous, alla s’entretenir avec le chef du village, me laissant le soin de veiller sur les plus jeunes. Inquiet, personne ne réussit à veiller sur personne et nous nous regardâmes, hébétés, silencieux, une seule et unique question pendant au bout de nos lèvres : « Qu’allions-nous faire ? »

Partir. Nous allions partir. Partir loin. C’est la décision que finirent par prendre les adultes, à contrecœur, et nous quittions le village lorsque retentirent les premiers bruits, au loin. Cette fois, personne ne resterait sur place, chacun serait utile dans ce périple qui nous mènerait nous ne savions pas encore où. Lorsque les machines qui font trembler la terre arrivèrent au village de Monsieur Hamil, nous étions sur la colline ; certains prirent quelques secondes pour observer, anéantis, le massacre. Le cœur serré, nous n’avions d’autre choix que de continuer à marcher, le plus rapidement possible, vers le nord. Au loin, un nuage de fumée s’éleva de notre village, de ce qu’il en restait, tout du moins ; j’espérai que mon père et les autres avaient eu le temps de s’enfuir. Lorsque me traversa l’image du lieu dans lequel j’avais passé mon enfance, le sol jonché de cadavres, le sang ruisselant dans les rues, mes jambes me lâchèrent et je m’effondrai, dans un océan de larmes. Maman me prit sur son dos.

*

Dix jours. Dix jours que nous marchions, déambulant de ruines en tas de cendres. Des jours durant, nous avions recherché un endroit où nous installer, ne serait-ce que sommairement, mais partout où nous allions, nous ne voyions au loin que des hommes en chemise blanche, armés de machines qui crachent le feu, à l’entrée des villages et derrière eux, d’immenses engins qui engloutissaient la terre. La nuit tombée, nous dormions à la belle étoile, où nous le pouvions, collés les uns aux autres pour se tenir chaud, la peur au ventre. Mais même blottis les uns contre les autres, nous étions si seuls face à la peur qui nous terrassait : nous savions qu’à tout moment, on pouvait nous réveiller, nous demander de partir… Ou nous faire partir… Maman faiblissait, je le voyais et cela me faisait de la peine. J’aurais voulu la porter, à mon tour, la prendre sur mon dos et l’emmener avec moi jusqu’au bout du périple, mais j’étais trop petit.

Nous dormions à la belle étoile mais les étoiles n’étaient plus belles en cette saison ; nous ne pouvions pas les voir car le ciel s’était couvert de ses nuages les plus gris, et au bout de plusieurs jours, alors que nous pensions être au plus mal, la pluie se mêla à notre calvaire. La boue remplaça le sol, rendant notre avancée plus laborieuse encore. Bientôt, nous ne fûmes plus qu’une poignée, mourant de faim, à nous battre encore dans l’espoir de trouver refuge. Lorsque nous passions près d’une ville, nous essayions de voler de quoi survivre ; ce n’était jamais assez et je sentais peu à peu mes forces m’abandonner, comme tous ceux que j’avais vus s’effondrer face contre terre avant moi.

Maman était tombée quelques jours auparavant, elle ne s’était pas relevée. Je l’avais d’abord redressée, j’avais passé ses bras autour de mes frêles épaules et je l’avais traînée du mieux que je le pouvais, dans la boue, sur quelques mètres, avant qu’on ne pose une main sur ma tête et qu’on me dise : « Cela ne sert plus à rien. » Alors je l’avais reposée, les yeux vers les cieux. J’avais clos ses paupières et j’étais resté assis à côté d’elle jusqu’à ce qu’un adulte me prenne dans ses bras. Je ne voulais plus avancer. Si maman n’était plus là, à quoi bon ?

*

Un jour, nous arrivâmes à la mer, je crois. Peut-être que j’aurais pu trouver cette immensité bleue impressionnante, magnifique, mais j’étais épuisé. J’avais faim, j’avais froid. J’avais soif et devant moi s’étendait un plan d’eau, d’eau salée… C’était tout de l’eau. Je titubai jusqu’à ce que mes chevilles s’y noient et je m’y écroulai. Ma tête plongea et j’avalai des litres et des litres d’eau, jusqu’à m’étouffer. Je rampai jusqu’à la berge et m’y étalai de tout mon long, toussant, crachant mes poumons. J’avais mal et ma vue se brouillait ; j’avais faim et même allongé sur le sable brûlant, je me sentais partir. Au loin, j’entendais des cris, mêlés au mugissement des vagues, ou peut-être étaient-ce les mouettes. Puis je n’entendis plus rien, je n’eus plus faim, plus soif, plus froid, plus mal.

Je suis parti. Loin. Libéré du fardeau des adultes, loin de mes terres, loin de mon corps. Parti, dans un pays de paix éternelle où personne n’empiète sur le chez-soi de son voisin, où l’on me respecte, moi, enfant, où l’on nous respecte, nous, humains. Parti rejoindre maman. Je suis parti, sans peine et sans regret, un brin de nostalgie me pinçant le cœur, mais je suis parti heureux. Je suis parti, comme si on m’en avait laissé le choix. Je suis parti. Loin.