Obéir ou périr

Nouvelle écrite par Salomé Galassi-Tajariol et  Charlize Fava, élèves de 3ème au collège Lumière de Besançon

 

En l’an 2707, depuis maintenant plusieurs années, une loi des plus strictes restreint la liberté de la population. Il est interdit de sortir plus d’une heure par semaine, et chaque famille possède un créneau qui lui est propre, inscrit sur une puce électronique implantée dans le bras gauche. La raison donnée est la criminalité en augmentation constante. Enfin… c’est ce qui a toujours été raconté.

Xander est un jeune homme vivant dans le quartier Nord de Bordeaux. Son père travaille pour le gouvernement. Il ne peut sortir qu’à partir de onze heures, et doit impérativement être rentré à midi. Sortir à un autre moment conduirait à son arrestation. Xander n’a jamais voyagé. Il n’a vu ni les vastes océans, ni les hautes montagnes. Son horizon s’arrête aux rues pavées de Bordeaux, à la pluie fines de l’automne et au vent glaçant de l’hiver.

Mais depuis quelques semaines, le jeune homme a des doutes. Des affiches fleurissent sur les murs, des slogans résonnent dans les villes : « Criminalité ou captivité ? » Les gens se questionnent.  Certains même se rebellent. Plusieurs dizaines de personnes ont déjà été arrêtées alors qu’elles manifestaient sur les places centrales des cités, occupées par les tours du gouvernement. À Bordeaux,  cette tour se dresse sur la place de la Bourse. 

Cette nuit-là, après avoir réfléchi des jours durant, Xander a décidé de se rendre à un rendez-vous qui va changer sa perception de la vie de manière radicale. 

 L’obscurité est totale lorsque la porte d’entrée se referme derrière Xander. Sur le perron, un carton rempli de rations alimentaires a été déposé par les escadrons de ravitaillement organisés pour que les gens ne sortent pas faire leurs courses. Xander l’enjambe, atterrissant sans un bruit sur l’allée de goudron. Prudent, le jeune homme a préféré sortir pieds nus, ses chaussures à la main, prenant garde à ne pas réveiller la maisonnée endormie. Arrivé au bout de l’allée, il escalade le petit portillon de bois, et s’assied à même le sol de l’autre côté. Le cœur battant, il s’emploie à lacer ses baskets de  ses doigts tremblants.

Masquée par d’épais nuages, la lune, pourtant pleine, n’éclaire pas une pierre de la rue pavée. Mais le jeune homme connaît la route comme sa poche, et peut y avancer les yeux fermés. Par miracle, aucune voiture de police ne barre sa route, et il parvient sans encombre au lieu-dit.

La silhouette de son père se découpe dans la brume. Jamais Xander ne l’a vu aussi tourmenté. L’homme tourne en rond, les mains dans le dos. Lorsqu’il voit son fils arriver, Freecss interrompt sa marche. Sans tarder, il prend la parole :

– Je t’ai fait venir ici car je soupçonne mes supérieurs d’avoir disséminé des micros dans toutes les pièces de notre maison. Et je ne veux pas prendre le risque de me faire entendre par d’autres que toi.

– Je comprends, mais tu sais que si on me repère ici à cette heure, je risque la prison, alors s’il te plaît ne perdons pas de temps.

– ­Si une loi aussi stricte a été instaurée, reprend le père de Xander, ce n’est pas pour réduire le taux de criminalité, mais parce que les Etats souhaitent faire baisser leurs populations. Même l’eau du robinet est contaminée par un stérilisant, qui vise à tuer les fœtus trop faibles. Les dirigeants estiment qu’un pays trop peuplé peut devenir dangereux pour eux. Ils veulent garder le pouvoir, quoi qu’il en coûte.

– Je… je n’arrive pas à te croire, s’écrie Xander, éberlué. Comment avez-vous pu cacher une information d’une telle importance, et durant tant d’années ! Et cela rien que pour vos besoins personnels…

– Je sais. Je me suis raisonné il y a peu et j’en ai conclu qu’il fallait que la vérité soit rétablie, qu’elle soit révélée au grand jour. C’est pour cela que demain matin, à dix heures, je ferai une annonce grâce aux haut-parleurs de la tour de la Bourse. J’y ai accès depuis mon bureau. Le monde sera enfin libéré de cet horrible mensonge, et de l’emprise suffocante qui l’accompagne. Mais je voulais d’abord t’en parler, j’estime que je devais te le dire en face, répond son père d’une voix plus douce.

– Papa, je ne sais pas quoi te répondre. Est-ce vraiment une bonne idée ? Que risques-tu ?

            Le jeune homme, qui faisait autrefois preuve d’une grande spontanéité, se retrouve figé sur place, parcouru des pieds à la tête de spasmes d’inquiétude. Un silence s’installe entre le père et le fils. Un silence plus éloquent que le plus long des discours.

Xander rentre chez lui, la tête pleine de questions sans réponses et de pensées effrayantes. La nuit se passe au ralenti, sans qu’il puisse fermer l’œil une seconde. Son monde tout entier s’effondre sous ses pieds sans qu’il ne puisse en retenir une miette. Il songe à son père, cachant son lourd secret depuis si longtemps.

La haine succède à l’inquiétude. Comment des dirigeants, élus pour assurer le bien de leur peuple, peuvent-ils ainsi profiter de ces derniers ?

Le lendemain matin, malgré l’interdiction, Xander se rend sur la place principale. La place est déserte, balayée par un vent froid. Les lieux lui paraissent bien plus impressionnants que d’habitude ; et la tour, imposante, projette une ombre menaçante autour d’elle. Xander s’en approche prudemment, rasant les murs pour éviter les regards acérés des gardes en patrouille.

Après quelques minutes, un crépitement résonne. Le cœur du jeune homme se serre. Son père n’a donc pas renoncé.

– Appel à la population ! commence la voix robotique de Freecss.

Sur ces mots, amplifiés par des centaines de haut-parleurs, les fenêtres et les portes s’ouvrent sur des visages surpris. 

–  J’ai une annonce importante à vous faire. Le monde dans lequel vous vivez n’est qu’un mensonge, et j’ai le devoir de rétablir la vérité.

            Dans les bureaux voisins du sien, Freecss entend les employés se lever, des voix affolées se font entendre. Il continue d’un ton plus rapide, pressé d’en finir.

–  La raison pour laquelle vous êtes enfermés, opprimés par une telle loi est…

            Un bruit sourd et sec retentit dans les rues. La voix de Freecss s’interrompt dans un effet larsen assourdissant. Xander tombe au sol, les mains plaquées sur les oreilles.

– Que se passe-t-il ? Finissez votre phrase ! s’écrie un homme lorsque les haut-parleurs s’éteignent.

Pris d’un soudain élan, Xander se relève, et se précipite vers la tour, suivi par une foule exigeant la vérité. Les portes en verre ne tardent pas à céder sous les coups. Dépassés par les évènements, les gardes tirent dans la foule. Loin d’être effrayés, les habitants ne s’éternisent pas auprès des corps sans vie, et franchissent le seuil sans hésiter. Parti en tête, Xander atteint rapidement l’étage du bureau de son père, le front ruisselant de sueur. Dans le couloir, une foule s’est agglutinée autour d’une porte. Sur le battant, un petit écriteau annonce : « Freecss Morrow – comptabilité ». Le jeune homme se précipite dans la pièce, fendant la foule en jouant des coudes. Alors qu’il atteint enfin le centre du cercle, un grand silence l’envahit. Les murmures et les cris de l’extérieur s’effacent, absorbés par l’image du corps étendu de son père. Non loin de lui, gisant au sol, son micro baigne dans une flaque vermeille.

Ses pensées se confondent alors qu’il rampe jusqu’au corps déjà froid de son père. Certains employés tentent de l’arrêter, mais Xander se débat furieusement. Agenouillé sur la moquette gorgée de sang, le jeune homme saisit la tête de Freecss entre ses mains tremblantes, la serrant contre son torse.

 Connaîtront-ils un jour la vérité ?