Le poids des regards

Nouvelle écrite par Adèle Christophe et Louise Boffi Régnier , élèves de 3ème au collège Victor Considérant de Salins les Bains

 

Mon reflet me sourit dans le miroir. D’un geste de la main, je colore mes lèvres en rouge. Un rouge vif, joyeux, dansant, comme le feu des fêtes de mon village natal, au Gabon. Je contemple ma peau brune qui luit sous la lumière crue des spots de ma loge, le décolleté fin de ma robe ivoire et mes cils fournis que le mascara allonge : je suis enfin prête.

Avant de partir, je consulte une dernière fois mon portable. Un texto de Léa, ma petite amie, s’affiche à l’écran : « Je croise les doigts pour toi ma belle. Rendez-vous sur le podium ! ».

J’inspire une grande goulée d’air. Je rêve de ce moment depuis si longtemps … Un pas après l’autre, je m’avance à travers le couloir, au milieu de ces filles que je distingue à peine derrière le rideau flou que l’adrénaline appose sur mes yeux. Je me remémore toutes les larmes que j’ai essuyées, toutes les fois où j’ai failli baisser les bras, toutes les critiques endurées sur mon physique. Leurs voix résonnent encore dans ma tête :

« Grosse vache »

« T’as pas déjà assez mangé là ? »

« La mode c’est pas pour les grosses. »

« Mets-toi au régime et on verra ! »

Et toutes ces filles tellement aimées qui exhibaient leur ventre plat et leurs « courbes parfaites » sur les réseaux sociaux. A une époque, j’aurais tout donné pour pouvoir être comme elles mais à présent je ne troquerais pour rien au monde mes formes, ni pour les likes, ni pour tous ces commentaires superficiels et leur opinion aberrante me laisse indifférente.

Aujourd’hui, j’ai enfin l’occasion de leur montrer qu’ils ont tort et le faire dans un concours de beauté a un côté ironique qui ne me déplaît pas.

Une dame au t-shirt vert marqué du logo du concours épelle un à un les noms. Les participantes s’en vont les unes après les autres. Je tente de ne pas les regarder et de ne rester concentrée que sur mon passage. Puis c’est mon tour. Mon cœur me trahit et s’emballe en quelques instants, le sang cogne à mes tempes.

Je compte jusqu’à trois avec le peu de sang-froid que je parviens à rassembler.

Un… Mon village à l’aube, les arbres noirs qui se découpent sur le ciel embrasé, les sourires sur les visages …

Deux… Les yeux de Léa si bleus, en flocons de neige, et une mèche de ses cheveux auburn qui se balance comme les brins d’herbe sous la caresse du vent …

Trois… Mon nom résonne dans la salle. Je suis la femme au t-shirt vert qui me mène jusqu’à la scène. Les lumières m’éblouissent et je cligne des yeux. Quand je parviens enfin à distinguer la foule, je vois les visages se fermer au fur et à mesure que j’avance.

En un clin d’œil, ils passent de l’allégresse à la stupeur puis de la stupeur à l’irritation. Quelques protestations retentissent puis s’enchaînent et bientôt, sans que j’aie le temps de comprendre, c’est la salle tout entière qui me hue. Je me fige sur place, abasourdie.

Une voix glacée s’élève au milieu des cris qui cessent subitement :

– Bonjour. Puis-je savoir ce que vous faites ici ?

Je remarque que c’est un homme aux tempes grisonnantes, membre du jury qui vient de parler. Un demi-sourire, entre ironie et incompréhension,  flotte sur son visage.

– Je viens pour concourir… murmuré-je d’une voix blanche.

– Pardon ? Veuillez répéter je vous prie.

– Je viens pour concourir, je réponds avec plus d’assurance.

Les jurés haussent un sourcil. Une femme en tailleur noir et au chignon serré me rembarre sèchement :

– Je suis navrée mais nous n’acceptons pas ce type de morphologie dans notre concours. Votre candidature est sûrement due à une malencontreuse erreur dont nous nous excusons. Veuillez quitter ce plateau.

Les autres jurés acquiescent et elle fait signe à un organisateur de faire entrer la suivante. Je reste immobile, sans parvenir à rassembler mes pensées.

– Mademoiselle, nous vous prions de vous en aller, insiste-t-elle.

Sans trop savoir ce que je fais, je m’apprête à tourner les talons quand une exclamation retentit :

– Attendez !

Je me retourne et vois un jeune homme descendre hâtivement de la tribune et me rejoindre sur scène. Il me glisse : « Vous n’allez pas renoncer quand même ? » puis il s’empare du micro et lance à l’assemblée d’une voix forte et assurée qui me soulage instantanément :

– Puis-je savoir de quel droit vous congédiez cette personne ?

La femme du jury hésite un instant, décontenancée, avant de répondre :

– Comme nous venons de vous le dire, elle ne correspond pas aux normes de ce concours. À présent veuillez quitter tous deux cette scène.

– Sortez donc le règlement et présentez-moi l’article mentionnant une connerie pareille, et nous nous y plierons volontiers.

Le mot vulgaire qui lui a échappé laisse transparaître une rage qu’il tente de dissimuler sous son calme apparent et son vocabulaire poli. Un autre membre du jury au teint rougeaud essaie vainement de protester :

– Mais enfin monsieur, c’est ridicule …

– Aussi ridicule que de congédier cette jeune femme sans aucune raison !

– Bordel, mais ouvrez les yeux, s’égosille quelqu’un dans le public. Elle est obèse !

– Elle est carrément dégueulasse !

– Elle n’a pas sa place dans ce concours !

Les mots fusent autour de moi et je sens la carapace que j’avais si laborieusement construite au fil des ans se fendiller sous toute la hargne qu’ils contiennent.

– Et pourquoi n’aurait-elle pas sa place ici ? s’indigne une femme dans le public. Vous jugez la beauté d’une femme au poids qu’indique sa balance ? Si c’est le cas, c’est vous que l’on devrait expulser !

– Laissez concourir cette jeune femme !

– C’est ça, et pourquoi pas des trans et des voilées tant qu’on y est !

Des exclamations choquées se font entendre.

Impuissante, j’observe mon procès se dérouler. Les insultes éclatent, la tension monte dans la salle qui se scinde en deux groupes, hostiles et hargneux. Je serre les poings : c’est à moi d’intervenir, d’être ma propre avocate.

– Arrêtez ! je hurle de toute la force dont je suis capable, et par miracle le silence se fait. Si pour vous je ne mérite pas de concourir, alors aucune de ces filles ne le mérite. Je suis différente d’elles tout comme chacune d’elles est différente des autres. Et cette différence fait notre force et notre charme, et si vous ne l’appréciez pas, tolérez-le au moins, ne serait-ce que par égard pour votre conscience et votre humanité dont il ne doit actuellement pas rester grand-chose, je cingle avec un mépris non dissimulé. Ce n’est pas vous qui me dicterez ce que je dois faire ni ce que je dois être, ni qui arriverez à me faire détester ce corps que j’aime.

Le jeune homme qui m’a rejointe sur scène esquisse un sourire et assène :

– Alors ayez au moins la dignité de la laisser concourir comme il se doit plutôt que de vous ridiculiser encore un peu plus avec ces propos moyenâgeux et dégradants.

– Je ne demande pas le podium ni vos applaudissements, je termine. Je veux simplement avoir le droit de concourir comme les autres et de défiler.

Des murmures d’assentiment se propagent dans la salle et plusieurs voix s’élèvent, s’exclamant : «  Qu’on la laisse concourir! », de plus en plus vite, de plus en plus fort, jusqu’à couvrir les pourtant plus nombreuses protestations de la plupart des spectateurs.

Les jurés, mal à l’aise, s’entre-regardent puis délibèrent à voix basse. Ils parlent un peu, sourcils froncés et bouche pincée puis, très vite, ils s’écartent et la femme au chignon serré finit par lâcher du bout des lèvres, avec un dégoût perceptible :

– Vous pouvez y aller.

Le jeune homme m’assène une grande tape dans le dos et lève les deux pouces en l’air. Je lui rends son sourire et vais me placer à l’extrémité de la scène.

Du coin de l’œil, je vois une partie de la salle se lever et sortir rageusement, mais je n’y prête pas attention.

Puis je m’avance et laisse enfin la lumière m’envahir.