La vague bleue

Nouvelle écrite par Lisa BOURGEAULT,  Lou-Anne BOUVET, Élisa FERTIN et Amélie SARAZINélèves de 2nde au lycée Simone Veil de Liffré (35)

 

« Lou-Anne ! Tu as partagé, j’espère ! Allez, envoie à tous tes contacts ! »

 Mon téléphone n’arrête pas de s’allumer. C’est Élisa qui ne nous lâche pas avec son histoire de carré bleu et de Ouïghours. Et puis, maintenant, voilà Amélie qui s’y met. Là c’est pire : elle nous envoie vers des hashtags et des articles en anglais !

 Pour avoir la paix, je tape rapidement sur mon clavier

« OK, c’est bon. Nous lisons, les filles », car mon amie Lisa est avec moi.

–  Mais non, vous ne lisez pas, vous signez et vous partagez en masse ! 

–  Non, moi, je lis d’abord et je vérifie ! Les fake news, ce n’est pas pour moi. »

 Je clique alors sur l’article en anglais dont Amélie vient de m’envoyer le lien. Je vérifie la source : cela vient du Guardian. Une source sûre. Le titre barre la page web : « We’re a people destroyed » :

            « Il y a quelques mois de cela, par une journée ensoleillée, je terminais mes exercices de maths lorsque j’entendis soudain une voiture se garer dans la ruelle devant la maison. Je levai la tête et vis un homme vêtu de noir en descendre. Mes parents m’avaient prévenu : son nom était Wei Jing et il venait me rééduquer, pour faire en sorte que je n’aille pas à l’encontre de l’idéologie du parti. Ils me dirent aussi qu’ils n’avaient aucun droit de s’opposer à lui, et que s’ils désobéissaient, c’était direction la case prison pour tout le monde. À ces mots, mon corps fut parcouru par un violent frisson. Comme si cela ne suffisait pas, j’appris que cet inconnu devait habiter sous notre toit et qu’il me faudrait l’appeler «Oncle». Mon père, pour nous sauver des camps et de la mort, tenait en effet à prouver sa bonne volonté et sa soumission aux autorités.

            Je m’appelle Haji et je suis Ouïghour. Depuis quelques années, la région du Xinjiang est devenue une prison pour ma communauté. J’habite dans la grande ville de Kashgar. Partout où je vais, maintenant, je me sens observé, que ce soit à l’école, dans la rue, et même quand je tente, secrètement, de pratiquer ma religion. De nombreux dispositifs ont, en effet, été mis en place pour nous contrôler. Alors, quand cet homme effrayant, Wei Jing, est arrivé, il n’a évidemment pas manqué de nous rappeler, dans un flot d’insultes, la volonté du Parti de nous laver le cerveau. Ce sont nous, les jeunes, les plus particulièrement visés. Nos pères ont plié en 2014 quand Ilham Tohti a été arrêté. Nous, nous résistons comme nous le pouvons. Déjouant les règles du parti, nous essayons par tous les moyens de faire savoir ce que subit notre peuple. Il n’y a plus de journalistes ici. Le seul moyen de faire connaître le génocide qui nous frappe, ce sont les réseaux sociaux : notre dernière arme. C’est pourquoi Wei Jing s’est, dès son arrivée, emparé de mon téléphone portable. Pour nous briser, nous subissons la présence de ces « redresseurs », leurs injures et leur volonté de nous imposer leurs règles. Il nous est interdit de parler notre langue natale. Il nous est interdit de communiquer sur internet. Il nous est interdit de porter les prénoms de notre religion. Je ne suis plus Haji. Dorénavant, je m’appelle Li Wei. Et je dois devenir un « bon Chinois », un être docile et dompté, dépossédé de lui-même. Au fil des jours, l’Oncle Wei Jing nous a appris à vivre dans la violence et l’effroi. Nous, nos coutumes et notre religion ne sommes plus rien. Selon lui, cette dernière est un poison auquel je dois renoncer si je veux devenir ce « Chinois modèle ». D’après lui, je suis inutile, une honte pour notre pays, et jamais je ne m’intégrerai dans cette société, si je reste Ouïghour. Et pourtant, c’est ma religion -que je pratique en cachette- qui m’apporte encore un peu de réconfort. Cependant, je sais que, pour survivre, il me faut l’abandonner. Cette idée me torture l’esprit. Mais je veux me fondre dans la masse et épargner ma famille et mes proches. Je dois donc courber l’échine face à un homme qui n’est autre qu’un monstre et dont le but premier est de m’empêcher d’être moi-même. Au fond de moi, je ne comprends pas pourquoi les Chinois considèrent qu’être Ouïghours puisse être un crime alors que c’est juste une culture magnifique et presqu’oubliée. Au fil des jours, je me mets à douter de moi-même et de ma religion. Je le sais, c’est l’œuvre de l’Oncle Wei Jing, de ses brimades constantes, de ses discours venimeux. C’est l’œuvre aussi désormais de mes camarades de classe, eux-mêmes embrigadés. Nous, Ouïghours, sommes les zéros, les traitres à la nation, les sales, les méprisables, un peuple-vermine, … et je finis presque par les croire. Les jours sont terriblement longs et se ressemblent tous les uns aux autres par leur violence et leur poison.

            Le matin, un mal de tête violent m’empêche souvent de me lever. Je n’arrive plus à supporter le rythme brutal qui m’est imposé, pour devenir « le bon Chinois ». Mes muscles sont engourdis. Mes cernes se sont creusés. Entre la peur, les pleurs et les cauchemars, je dors très peu. Cinq heures ont sonné, il est temps de passer mes premières heures de la journée à chanter des hymnes chinois et à réciter des slogans et des poèmes à la gloire du parti. Les heures se succèdent ensuite, en classe, durant lesquelles je suis assis, seul à l’écart des autres. A côté de moi, la place est vide. Quand soudain Wei Jing fait irruption dans la salle et brandit mon coran, le livre sacré de ma religion, qu’il a retrouvé en fouillant mes affaires. Il se met à m’insulter et à m’humilier devant toute la classe, ce qui amuse fortement mes camarades. Je suis si honteux que je voudrais disparaître. Comme si les insultes de l’Oncle n’étaient pas suffisantes, mes camarades se joignent à lui : « ordure, plaie pour le pays, abruti, hideux… » Satisfait de l’endoctrinement de la classe, Wei Jing quitte l’école et promet de m’infliger ce que je mérite, une fois rentré chez moi. Quand la sonnerie retentit, l’angoisse m’envahit à l’idée de retourner à la maison et de retrouver Wei Jing. Une fois passé le seuil de la porte, je comprends que ma terreur est justifiée. Il se tient là, devant moi, debout à m’attendre, son regard froid croisant le mien. Je suis terrifié. Il s’avance lentement. Ce soir-là, c’est la première fois qu’il lève la main sur moi.

            Vous souvenez-vous de la chaise vide dont j’ai parlé plus tôt ? C’était la place de mon meilleur ami Muydun. Lui seul me comprenait et me donnait l’envie de venir en classe. Seulement, depuis plusieurs semaines, je n’ai plus aucune nouvelle, ni de lui ni de sa famille. Ils se sont comme évaporés du jour au lendemain, sans que personne ne les ait vus partir, sans même emporter leurs affaires avec eux. Tout le monde connaît le sort destiné aux familles ouïghoures désobéissant à l’État et qui persistent à conserver leur religion. Avant que nous ne soyons ouvertement discriminés, sa famille et la mienne étaient amies. Nous partagions les fêtes et les coutumes, les prières et les secrets. Nous étions inséparables. C’est avec Muydun que j’ai vécu les meilleurs moments de ma vie. Je me remémore les longues soirées d’été que nous passions à discuter jusqu’à en tomber de fatigue. Je me souviens des excellents plats que nous préparait sa mère, des moments de confiance et de complicité que nous partagions, de notre amitié indéfectible. Je pense à Muydun et je m’évade. Lui, il ne se laissait pas faire. Il postait des témoignages et des photos sur les réseaux interdits : il voulait que le monde sache. C’est pour cela que le Parti l’a fait disparaître si vite, sans doute.

 

Quand je sors de mes rêveries, c’est pour me rendre compte que la vie actuelle n’est pas juste un cauchemar duquel je vais me réveiller. Ma gorge devient sèche et se resserre. Je suis prisonnier de mon propre monde, de mon propre corps. Muydun me manque terriblement. Alors, tous les soirs, je passe brièvement devant chez lui dans l’espoir que sa famille et lui soient revenus et que tout cela ne soit qu’un mauvais rêve. Et chaque soir je retrouve la maison comme je l’ai trouvée la veille : noire, froide, et sans aucun signe de vie. Ce soir, j’ose y entrer et me recueillir dans la chambre de mon ami. Je ne peux retenir mes larmes. Tout y a été pillé, bousculé, souillé… Je m’assois sur rebord du lit. Le matelas a été éventré. Quand, en me penchant un peu, là, contre le cadre de bois du lit, je vois une masse plus sombre. J’y glisse la main et en détache une petite boîte en bois dans laquelle se trouvent un petit Coran et un vieux téléphone. Une grande peine m’envahit et, pourtant, je me sens étrangement connecté au livre sacré de ma religion : c’est comme si mon ami l’avait laissé là intentionnellement afin que je le retrouve. Je ne résiste pas à l’envie de le prendre et de le rapporter chez moi, en cachette, dissimulé sous mes vêtements. Puis je cours à la maison, pour ne pas éveiller de soupçons par mon retard.

             Devant la porte, l’œil sur la montre, Wei Jing m’attend : il a vidé le cabinet d’alcool. Il est ivre et se dandine d’un pied sur l’autre. Je sais qu’il va me battre. J’aperçois mes parents, prostrés au fond de la pièce, ou peut-être les a-t-il assommés de rage. Je n’ai pas le courage de lui faire face. Ah quoi bon ? Alors je cours de toutes mes forces jusqu’à chez Muydun. Je me cache sous le vieux matelas crevé. Là où je l’ai laissé tout à l’heure se trouve son vieux téléphone. Sans trop y croire, j’essaie de l’allumer : l’écran brisé s’éclaire quand même. La batterie est faible, mais cela me suffira pour faire connaître au monde mon histoire et celle de mon peuple. Et je tape en anglais : « We’re a people destroyed …» ».

            Je lève les yeux de mon écran, bouleversée. Mes doigts vont à toute vitesse :

– « Bien sûr les filles, nous signons et nous partageons en masse. #FreeUyghurs. Il faut créer une vague bleue ! »