Le colibri des mers

À l’époque, je ne le voyais pas encore. Ou du moins, je passais devant lui sans le remarquer. Il a toujours été là sans faire le moindre bruit, vieillard biscornu qui se confondait parmi les rochers gris. Seule sa canne à pêche, tendue et élancée, trahissait cet homme quant à sa véritable nature. Plus qu’un homme, il était pêcheur. Pêcheur de poissons, pêcheur des secrets que lui confiaient les vagues, pêcheur d’un temps qui semblait pourtant s’écouler trop rapidement pour nous mais pas pour lui.

À l’époque, je ne le voyais pas encore. J’étais noyé dans un autre temps, un où il fallait nager vite, très vite, encore plus vite. Dans l’incapacité de remonter à la réalité, je suffoquais sous des vagues puissantes de 5G, piégé dans une prison de la taille de ma main et qui s’enfilait dans mes poches, toujours collée à ma peau. Cette prison était une véritable extension de moi-même, un organe rectangulaire à lui seul qui me maintenait la tête sous l’eau. Avec lui, le monde de l’instantané et du « tout et tout de suite », qui me reliait à cette société qui ne parle qu’à base des mots « croissances », « profit » et « puissance ». La communication n’avait jamais été aussi simple : on pouvait se renseigner en quelques minutes sur n’importe quel sujet ou encore discuter avec quelqu’un de l’autre côté du globe sans problèmes. Mais d’un autre côté, elle n’avait jamais été si compliquée : le réchauffement climatique, la surconsommation et l’exploitation des ressources naturelles n’étaient plus des illusions, mais personne n’écoutait. Les grands hommes en blouse blanche nous avaient pourtant avertis. « Les eaux montent en torrents rageurs et se déchaînent la gueule écumante sur la terre, réagissez ! »

Réagir. Réagir. Réagir. Bloqué dans ma prison, je continuais ma douloureuse immersion. « La technologie nous sauvera encore une fois. » « Pourquoi le gouvernement n’agit pas ? » « Je suis seul, ça ne sert à rien de gaspiller mon temps pour ça » « Je ne suis pas concerné, j’ai la flemme, de toute façon, je ne serais plus là dans quelques années » « Le réchauffement climatique ? Tant mieux, j’ai la clim’ dans la voiture ». Je m’arrachais les yeux à coup d’hashtag et de tweet, pour ne pas me retourner, nager à contre-courant et constater le noir abîme sous mes pieds. À l’époque, je ne le voyais pas encore, tout enfermé que j’étais dans ma prison glacée, à la fois plus seul et plus connecté aux autres que jamais.

                Et soudain les barreaux de la prison tombent dans le vide et viennent s’écraser dans les eaux gelées de l’Atlantique. Mon organe se détache ; ma troisième main, mon onzième orteil, mon troisième œil, ma seconde tête, mon second cœur. À la manière d’un serpent, je mue, tandis que je vois dégringoler mon portable du haut de la falaise. Une Renaissance accidentelle.

J’ouvre mes yeux pour la première fois.

                Désormais, je vois. Je vois le pêcheur penché patiemment sur sa future prise, perdu parmi les pierres parcheminées de mousses impatientes et prêtes à piétiner la moindre parcelle vierge de la roche. Je vois l’horizon qui, sous ses airs fiers, droits et sévères, reste piégé dans son dilemme entre ciel et terre. Et je vois la mer, immense, trou béant bleu dans un paysage gris rocailleux. Je plonge mon regard dans cette fosse tumultueuse zébrée d’écumes et de vagues, véritables éraflures qui déchirent cette eau en une somptueuse mosaïque.  

                Désormais, j’entends. J’entends mon pas esquisser un mouvement sur le sentier rocailleux qui gémit sous la caresse de mes pieds. J’apprends de nouveau à marcher, à me mettre en mouvement. J’entends le silence du vieux pêcheur et du poisson espéré tout comme j’entends le violent fracas de la mer contre le flanc apeuré de la terre grise.

                Désormais, je sens. Je sens une atmosphère chargée de sel et d’algues, si bien que lorsque j’inspire, ce n’est pas l’air marin qui s’engouffre dans mon nez mais bien la mer qui s’invite elle-même, m’offrant une écœurante tasse dont mon palais se souviendra encore longtemps. Je sens le sable mouillé agglutiné sur mes jambes, comme une seconde peau ou une carapace de tortue. Je me sens à la fois minuscule et perdu face à cette immensité bleue mais aussi protégé.

                Je ferme les yeux.

                Je les ouvre à nouveau pour la seconde fois.

                Cette fois-ci, je prends conscience d’autre chose. Je découvre le vieux pêcheur encadré par deux immenses piles de déchets plastiques à la carrure de gardiens de prison. Le pêcheur semble remonter enfin sa prise mais je le vois décrocher de son hameçon un drôle de poisson étiqueté « Coca Cola » qu’il s’empresse de donner à manger à un de ses geôliers. S’approchant de lui, je lui demande non sans interrogation :

-Mais… Qu’est-ce que vous faites ? Pourquoi vous acharnez-vous à pêcher ici s’il y a plus de plastique que de poissons ?

– Comme tous les êtres humains ici bas, je suis dépendant de la nature, c’est elle qui me permet de vivre.  Je suis un pêcheur, un enfant de la mer, il n’y a qu’en son sein que je peux me nourrir. J’ai toujours pêché ici, et ce depuis 60 ans, tout comme mon père avant moi et son père avant lui. C’est mon patrimoine.

-Pourtant, le monde change, les choses évoluent. Vous allez mourir de faim si vous vous acharnez ! Alors pourquoi ne pas aller dans des supermarchés pour aller acheter du poisson directement en grande surface ? Ce serait plus simple pour vous et plus rapide aussi !

-Parce que, me répond-il calmement, ce serait donner raison à ceux qui blessent la mer et l’exploitent pour ses richesses avec irrespect et sans lui demander son avis. Toi, tu es jeune donc tu ne le sais probablement pas, mais les îles qu’on voit face à nous, elles n’y étaient pas il y 30 ans.

En plissant les yeux, je me rends compte que ce que j’ai pris pour les îles Glénon toutes ces années ne sont en réalité que d’immenses amas de déchets, imbriqués les uns dans les autres à la manière d’une hideuse créature hybride.

– Après toutes ces années à me nourrir, reprend le vieux pêcheur, c’est à moi de soulager la mer de ses maux. Alors, tous les jours depuis l’apparition des déchets, je cherche à rattraper les erreurs des hommes. Ces deux colosses à mes côtés rassemblent tout ce que j’ai pu récupérer depuis le début du mois ! affirme-t-il avec fierté. Si l’Homme a réussi à m’enlever mon patrimoine, mon droit à la vie, à la santé, à l’eau et à la nature si rapidement, je lui prouverai que je suis bien capable de le récupérer avec la même facilité !

-Mais seul, vous n’y arriverez jamais ! Même avec toute la volonté du monde ! Ce n’est pas votre faute si les choses ont fini ainsi. Ce serait plus aux grandes entreprises et aux politiques de trouver des solutions durables et de réparer leurs erreurs ! Même si en tant que consommateurs, les Hommes sont tout autant responsables…

-Je comprends, mais je préfère agir par moi-même ! Peut-être que je ne nettoierai jamais complètement cette eau mais au moins, j’aurai fait ma part des choses. Si tout le monde en faisait autant, la mer redeviendrait plus claire et chantante que jamais, comme lorsque j’étais enfant ! Tu as la chance d’avoir une vie devant toi, tu peux agir ! Sers-toi de ce qui t’entoure, sers-toi de ton héritage, vis avec ton temps sans oublier d’anticiper, sans oublier de penser aux futures générations et sans négliger le bien-être de la nature. C’est l’important. Vis dans le présent avec des aspirations pour le bien commun futur. Les nouvelles technologies ne sont pas incompatibles avec le bien de l’Humanité mais prends garde à ne pas te reposer uniquement dessus. C’est juste un outil, jeune homme, la véritable force vient de toi et de ta détermination à sauver notre planète. Nous avons le droit à un environnement sain, alors agis, conclut-il en récupérant à nouveau un sac en plastique des entrailles de la mer.

En prenant le chemin pour rentrer chez moi, je ne peux m’empêcher de repenser à cette rencontre. Ma courte entrevue avec un colibri des mers. Si notre monde n’est pas prêt à de tels sacrifices, il est en revanche prêt à accueillir de nouvelles orientations : trier les déchets, économiser l’énergie, interdire les pesticides, arrêter de jeter du plastique n’importe où… Des actions simples et réalisables qui peuvent avoir des conséquences durables et bénéfiques à notre planète, aux océans du vieux pêcheur… Mais il ne faut pas s’arrêter là. L’important, c’est surtout la prise de conscience collective et l’implication personnelle de chacun. Le monde doit se sentir aussi concerné que ce colibri des mers. 

Le lendemain, je voulu le revoir. Mais il avait déjà déployé ses ailes vers une nouvelle mer inconnue, ne laissant derrière lui que ses colosses endeuillés et sa canne à pêche, toujours tendue vers la mer. En remontant la ligne, j’ai inexplicablement retrouvé mon portable accroché à l’hameçon.

Je l’ai glissé dans ma poche, à sa place habituelle.

A l’époque, je ne comprenais pas que ce qui me maintenait prisonnier pouvait aussi être ce qui nous sauverait tous. Greta Thunberg, Pierre Rabhi, Cyril Dion…Tous ceux qui ont utilisé la technologie et les médias ont pu partager les idées, éveiller des consciences et inspirer des mouvements et mener à bien des actions bénéfiques à la planète. Ils s’engagent Aujourd’hui pour sauver le Demain, ils se battent pour leur droit à un environnement sain.

Si le colibri des mers a pu éveiller ma conscience, je veux transmettre cela à ma génération, et moi aussi sauver un peu plus notre planète.