La dernière fleur

– Je me souviens de la dernière fleur.

La voix qui venait de crépiter était vieille, fatiguée, enrouée. Le souffle autrefois puissant avait été dilué par le respirateur usé de son masque et les notes de bonheur censées ponctuer ses mots furent difficilement lisibles par les yeux irrités des enfants accroupis en face de l’ancêtre. Mais lui ne voyait pas d’enfants, pas de sourires ou d’airs inquiets. Son regard, souillé par les taches qui gagnaient chaque jour le terrain vague de son horizon, ne voyait que des combinaisons jaunes aussi tristes qu’elles étaient ternes.

– C’était un chardon, poursuivit-il les yeux braqués sur sa mémoire. Il se dressait avec fierté vers le ciel, comme pour montrer aux nuages qu’il n’avait pas besoin de leurs larmes.

Devait-il leur dire que ce chardon si arrogant avait alors été le centre d’un peuple désespéré de son bien-être ? Que cette fleur donnait alors l’impression de se hisser vers le ciel pour le supplier de laisser au soleil son droit de visite sur le monde ?

Non, Marcus devait transmettre de l’espoir, du réconfort, un peu de douceur dans le cœur de ces enfants malchanceux d’être nés un peu trop tard. Le vieil homme tourna son regard vers les dessins qui tapissaient les murs de l’école. Beaucoup étaient souillés par les crachats d’un monde malade, mais certains, par chance ou par la nostalgie d’un dieu mourant, avaient pu demeurer presque intacts, distribuant dans les esprits encore jeunes l’idée d’une vie colorée. Il se devait de leur faire oublier, ne serait-ce que pendant un fragment d’instant, la grisaille du ciel et la sécheresse des arbres.

– Ce n’était pas la plus jolie des fleurs, ni la plus grandiose du genre. Et pourtant, elle était toujours là, comme une anomalie de la nature au milieu de ce qu’il en restait.

Les enfants étaient aussi attentifs que le vent qui s’infiltrait dans la classe. Ils avaient abandonné depuis longtemps l’idée de pressuriser l’intérieur de l’école, car même les recycleurs d’air, pourtant vantés comme la réponse à la toxicité ambiante, rendaient l’âme devant l’ampleur de l’effort demandé. Alors ils s’étaient habitués aux combinaisons jaune fluo, aux masques crasseux et aux respirateurs usés. Le silence qui attendait le récit de Marcus n’était brisé que par les toux régulières des plus malades d’entre eux. Le vieil homme eut alors la sensation que le monde attendait lui aussi cette histoire et, devant la nostalgie de cet auditoire, il ne pouvait faire attendre leurs espoirs.

 

***

 

Marcus se tenait au milieu de la place, et le vent qui soufflait sur sa nuque avait la fraîcheur bienvenue de ce début d’hiver. Fini, le soleil de plomb qui faisait fondre la douceur d’une jeunesse désireuse de vie et d’aventure. En cet instant, il était possible de sortir et d’apprécier la vue du ciel.

Le jeune étudiant admirait la beauté simple de ce chardon, coffré de verre et d’acier, autour duquel ses amis et lui posaient fièrement. Certains auraient pu se croire semblables à des modèles photo, acteurs jouant leurs drames devant un public conquis. D’autres auraient pu voir en eux des divertissements passagers dans la monotonie d’une vie que nul ne veut vraiment changer et qui amusaient une foule qui les oublierait sitôt la représentation terminée. Les banderoles colorées formaient un décor joyeux et les chants repris en boucle composaient une bande-son inspirante. Seule cette fleur avait la beauté simple de la sincérité réfléchie.

Qui retiendrait les cris de protestation, les messages portés avec passion et les débats où sagesse et vaines promesses se bataillaient leur petit espace médiatique ? Marcus reprenait les chants et les silences ondulant parmi eux avec la ferveur de ceux qui se savent dans le vrai et pour qui tous les autres sont dans le faux. Lui-même croyait en ces idées, en ces craintes d’un avenir malade. Tous les signes étaient là : fonte des glaces, multiplication des perturbations climatiques, pollution de l’air, disparition des espèces… Les scientifiques de tous horizons accouchaient de rapports tous plus alarmants les uns que les autres, ponctués de graphiques, de données, de tout un tas d’informations si fiables que leur simple résumé suffisait à animer les débats les plus virulents. Le monde était en ébullition, mais certains doutaient encore de l’intérêt de cette nouvelle.

Mais la fleur, elle, ne doutait pas. Elle voyait les jours défiler aussi vite que les nuages, aussi vite que les étudiants pour qui la vie saine était un droit fondamental, et aussi vite que l’intérêt qu’on leur portait. Marcus voyait la fleur faire face aux vicissitudes de son temps avec le flegme d’un condamné. Pensait-il que cette petite action allait changer les choses ? Les organisateurs l’affirmaient avec tant de passion et de justesse qu’il se plaisait à le croire. L’étudiant s’exprimait donc dans la rue, dans les salles de classe et même sur Internet.

Des années plus tard, assis devant une bande de combinaisons sales, Marcus se dira que ces jeunes activistes auraient dû, peut-être, tempérer leurs ardeurs face à l’inaction des aînés ayant vécu toute une vie de calme et de tranquillité aveugle. Car face à ces interrogations nées des illusions égoïstes, les convictions passionnées se transformèrent trop souvent, cuites à point par le sang chaud de la jeunesse, en opposition brutale et hermétique. Et au milieu de ces deux murs se tenait la fleur sauvage. Des années plus tard, assis devant un ancêtre à la voix crépitante, un jeune élève demandera alors s’ils auraient pu empêcher la fleur de mourir.

Bien sûr qu’ils auraient pu.

Ils auraient tous pu sauver ce qui pouvait l’être. Ils auraient tous pu prendre des mesures fortes, contraignantes, politiquement incorrectes pour privilégier la bonne vie à l’éphémère survie. Chacun aurait pu mettre de côté la fierté de se savoir supérieur aux autres ; les uns parce qu’ils avaient compris le danger, les autres parce qu’ils avaient vécu plus de vies que les premiers.

Il n’y avait qu’un obstacle à ce miracle. Une seule barrière les retenait de la libération d’un monde qui souffrait. Mais cet obstacle était de taille. Le parasite d’un mode de vie confortable, qui avait assuré sécurité et prospérité pendant le temps de sa fougueuse jeunesse. Mais le parasite vieillissant réclamait toujours plus de ressources, toujours plus de moyens, toujours plus de temps à lui consacrer, si bien que toutes les barrières morales volaient en éclats quand le monstre réclamait sa pitance.

Mais ce parasite n’était pas invincible, non ! Marcus ne s’en était rendu compte que beaucoup trop tard. Il était possible de voir fleurir les couleurs et les sentiments, les rêves et les idées, les sourires et les mains tendues, en arrachant la racine qui vole sa place à l’idéale bienveillance. Car la racine pourrie de tous les maux, celle qui corrompt la terre et les cœurs, celle qui aveugle et assourdit, celle qui endort et plonge dans la stupide béatitude ; cette racine a un nom maudit : l’ego.

Cet ego qui empoisonne les esprits, les forçant à refuser la Raison d’une saine réflexion. Par l’ego, le plus brave des Humains refuse de se remettre en cause, d’analyser ses problèmes et ceux qu’il cause, d’élargir sa vision et de se voir composant d’un tout qui lui est infiniment supérieur. Par l’ego, celui qui jouit du vorace parasite dévorant ce monde refuse de remettre en question ce qui lui apporte la sensation de bien vivre, mais qui en réalité ronge l’horizon de son avenir.

Car oui, pour sauver cette fleur si fragile, il n’y avait pas besoin de verre ni d’acier, qui faisaient penser à un pansement hâtivement posé sur une gorge tranchée. Tout ce dont cette fleur avait en fait besoin, ce n’était que la fin d’un ego démesuré, d’un âge où la vie glissait, sur les tapis roulants d’usines automatisées, dans une course dont la seule ligne d’arrivée serait la fin des friandises que réclamait le toxique parasite. Trop peu le savaient, et ceux-là demandaient aux moins égoïstes d’entre eux d’agir, de crier dans la rue, dans les salles de classe et même sur Internet.

Certains parvenaient à rêver de cet avenir lavé des brumes de l’ego. Ils parvenaient à voir une société qui se contente de ce qui est suffisant, qui consomme avec l’exigence de la saine réflexion, qui accepte l’effort si maigre de changer sa vie et son quotidien, animée de l’esprit critique né d’une éducation orientée vers les problèmes de son temps et non vers ceux d’une époque trop différente. Marcus arrivait à rêver d’une société libérée d’un ego mortel et pouvant enfin réfléchir, l’esprit clair et éclairé, aux problèmes évidents dans lesquels elle s’enfonçait la veille encore. Il pouvait voir une société de simplicité, d’harmonie entre les différences inhérentes au genre humain, d’ouverture vers le bien commun plutôt que le sacre des biens.

Oui, Marcus avait fait partie de ces rêveurs, mais parce que le rêve seul ne put animer l’engrenage du véritable progrès, les banderoles colorées se ternirent, les chants se désaccordèrent et les cris se noyèrent dans un désespoir coupable.

Alors Marcus se réveilla et son respirateur crachota son soupir. Le silence n’avait pas été perturbé. L’air appauvri par la perte des fleurs avait été rendu muet par la nostalgie d’un autre temps. Alors le vieil homme tourna à nouveau son regard vers les dessins de ses souvenirs et vers le chardon qu’il avait un jour dessiné.

Il venait de tourner son regard vers l’espoir gâché, inabouti. Sa vieille jeunesse pleurait de n’avoir pas assez vécu. Marcus ne put que pleurer ce qui était désormais pour lui la dernière fleur du monde.