Dépollution

Comme chaque matin, à la troisième heure, je me rendis au pied de la tour Eiffel. Elle était rouillée, sale, on l’aurait cru abandonnée. La fameuse tour tenait encore miraculeusement debout et semblait défier les lois de la gravité. Cet édifice ne ressemblait en rien à la somptueuse tour que nous pouvions admirer sur des photographies prises il y a plus de trente-quatre lustres, avant le colossal projet «Dépollution ». Quand j’arrivai au lieu-dit, je pris place machinalement dans la file d’attente et patientai afin de recevoir mon sachet de nourriture pour la journée.

 

            J’attendis quelques minutes puis ce fut mon tour. Une femme âgée d’une dizaine de lustres aux cheveux poivre et sel m’appela et cocha « Igzol » sur la liste du jour. Elle m’invita à me peser puis remplit un petit gobelet en métal de l’habituelle poudre jaunâtre peu ragoûtante et me le donna.

             

            Ce matin, la balance avait affiché la masse de cinquante-quatre kilogrammes, c’était un peu moins que d’habitude. J’eus donc droit à plus de nourriture. Comme tous les humains de mon époque, j’étais plutôt maigre. Mais contrairement à mes parents, j’étais très grand, je mesurais presque un mètre quatre-vingt-cinq. Mes yeux étaient bleus et je possédais une épaisse et broussailleuse chevelure noire qui, comme celle de mon père, était au grand désespoir de ma mère incoiffable et qui contrastait avec ma peau particulièrement claire.

 

            Je rejoignais le pont d’Iéna traînant mes pieds dans la terre, quand Victor, mon jeune voisin m’interpella :

– « Auguste ! Auguste ! c’est mon lustriversaire aujourd’hui ! Je suis un grand comme toi, j’ai atteint mon premier lustre.

– Oh ! Eh bien joyeux lustriversaire ! Mais tu sais, tu as le temps de devenir un grand comme moi car j’ai trois lustres. Les rationneurs t’ont-ils donné un cadeau ? lui demandai-je tout en ébouriffant amicalement ses cheveux crasseux.

– Oui, ils m’ont offert une magnifique boule rouge toute brillante ! La dame qui me l’a donnée m’a expliqué que c’était une pomme et que je devais la manger. Je la dégusterai ce soir avant de me coucher !, s’exclama Victor surexcité. »

           

            Je le saluai et m’empressai de me rendre sur mon lieu de travail : le Laboratoire des Nutritionneurs. J’étais en période de formation pour cinq-cents jours. Mon enseignant m’avait choisi cette fonction en raison de mes aptitudes en chimie. Depuis, je devais me rendre au Laboratoire et cela jusqu’à la fin du projet « Dépollution » c’est-à-dire dans trois lustres. Je trouvais cela très intéressant. Nous nous occupions de créer la poudre alimentaire permettant de  nourrir la population.

 

            J’arrivai juste à temps et me rendis tout de suite compte qu’une inhabituelle agitation régnait au sein du Laboratoire. Je m’empressai alors de rejoindre Arthur, c’était un autre étudiant. Nous nous étions rencontrés au sein du Laboratoire où nous suivions la même formation. Tout me plaisait chez lui et nous nous entendions à merveille. Dès qu’il me vit, il m’expliqua brièvement les raisons du tumulte. Ce matin, le Directeur du Laboratoire avait annoncé aux employés que tous les Parisiens devaient se rendre place de l’Étoile, une heure avant la pause méridienne.

 

            Cette matinée fut très peu constructive, nous étions tous intrigués par cet énigmatique rassemblement et avions tous hâte de nous y rendre.

 

            L’heure tant attendue arriva enfin ! La place de l’Étoile était envahie par la foule, jamais auparavant nous n’avions vu autant de monde dans un espace si vaste. À la neuvième heure précise, du son jaillit d’imposants boîtiers noirs répartis sur toute l’agora. Il s’agissait d’enceintes qui servaient à amplifier le son. Ces objets étaient utilisés avant le projet, ils fonctionnaient à l’électricité, c’était l’abus d’objets technologiques qui avait causé la quasi-destruction de la planète. Même les plus jeunes enfants le savaient, nous l’apprenions à l’école. L’État avait donc gardé des objets de l’ancien monde ?

 

            Nous devinâmes, au loin, sur une estrade la minuscule silhouette de notre dirigeante. Elle était au pouvoir depuis bientôt sept lustres. Elle avait été nommée à ce poste par l’ancien dirigeant qui lui-même tenait son haut statut du précédent chef et ainsi de suite. La dirigeante toussota pour attirer notre attention et commença son discours :

– « Chers plébéiens, si je vous ai réunis aujourd’hui sur cette place, c’est pour vous annoncer que le projet « Dépollution » sera prolongé pour une durée indéterminée. »

Un sentiment de stupéfaction envahit la foule, nous étions tous perplexes.

– « L’équipe de scientifiques chargée du suivi du projet m’a transmis des conclusions pessimistes ! Nous avons pris du retard, les océans ne sont toujours pas désinfectés, la faune et la flore ne sont pas aussi riches et diversifiées que prévu. Nous sommes contraints de maintenir les mesures de restrictions pour sauver notre planète ! »

 

            Mme Dacier nous tourna le dos et disparut derrière l’estrade. Un brouhaha jaillit de la foule, tout le monde était profondément outré. Savoir que nos vies rudes, banales et monotones seraient bientôt chamboulées était la seule chose qui nous poussait à vivre, à supporter la faim, le froid, la souffrance et l’ennui. Mais ce discours avait éteint la flamme de l’espoir qui brûlait au fond de nous.

 

            L’après-midi me sembla passer horriblement lentement. À la quatorzième heure, je ne pris même pas la peine de saluer mes collègues, ni de leur souhaiter une agréable soirée. Dans les rues obscures, chacun se hâtait de rejoindre son modeste foyer. Quand j’arrivai chez moi, je fus surpris de constater qu’il y faisait extrêmement froid. Ma mère n’avait pas pris la peine d’allumer un feu. En effet, elle était recroquevillée contre le mur, assise sur la maigre paillasse qui lui servait de lit et pleurait à chaudes larmes. J’allumai alors rapidement un feu et vint m’asseoir auprès d’elle. En sanglotant maman me dit :

– «  Je suis épuisée, je n’en peux plus ! Cela fait plus de six lustres que chaque jour, je me tue à la tâche pour laver cette foutue planète que nos imbéciles d’ancêtres n’ont pas été capables de respecter ! »

Je ne sus que répondre, elle avait raison et je n’avais aucun mot pour la consoler. Elle reprit péniblement la parole :

–  « Avant je supportais cette vie horrible où nous avons constamment faim et froid pour toi, pour ton avenir. Mais maintenant à quoi bon continuer ? C’est sans espoir ! »

Ma mère s’effondra sur mon épaule et je la serrai dans mes bras, elle tremblait.

Je m’abandonnai moi aussi à ce moment de tristesse et quelques larmes de rage glissèrent sur mes joues.

 

            Le lendemain matin, quand j’arrivai au Laboratoire, Arthur s’empressa de me rejoindre et me prit à part :

– « Écoute Auguste, aujourd’hui il va se passer quelque chose. Je ne sais pas quoi. Hier j’ai entendu mon père parler avec son supérieur, le sous-chef du Laboratoire de « Dépollution » maritime chimique. Celui-ci lui expliquait que des tests avaient été menés récemment sur le niveau de pollution maritime et que tout se passait à merveille. Il a également ajouté que « l’action » allait se passer aujourd’hui et qu’ils avaient des preuves : une dizaine de personnes ont réussi à s’introduire dans le foyer de l’État et ont découvert un tas d’objets dont la construction et l’utilisation sont strictement interdites comme des ordinateurs, un téléphone. Il a même ajouté que le foyer était chauffé à l’aide d’une multitude de convecteurs électriques. »

En voyant mon air stupéfait et inquiet, Arthur me pria de n’en parler à personne car lui-même n’était pas censé savoir tant de choses. Nous risquions de lourds ennuis.

 

            Certains collègues remarquèrent notre conversation. Afin d’éviter tout soupçon, nous nous séparâmes et rejoignîmes chacun notre poste de travail. Je trouvai qu’une atmosphère étrange régnait au sein du Laboratoire. La majorité de mes collègues semblaient comme à leur habitude, fatigués et légèrement désabusés. Mais je remarquai que certains d’entre eux paraissaient sur leurs gardes. Eux savaient peut-être ce qu’il allait se passer …

 

 

            Vers la sixième heure, la matinée étant alors bien avancée, une centaine de personnes déboulèrent en trombe dans nos locaux. La femme qui semblait être à la tête de ce cortège mit ses mains en porte-voix et hurla :

– « Chers concitoyens, l’heure de la révolte est arrivée ! L’État nous ment, nos dirigeants vivent dans le confort et le luxe tandis que nous, la plèbe comme ils nous appellent, nous supportons la faim, le froid et un travail quotidien et usant ! Cela ne peut plus durer, alors chères sœurs, chers frères, suivez-nous, aujourd’hui les choses peuvent changer, les choses vont changer ! »

Ce discours exalté fut acclamé. Tout le monde se rua dehors dans une euphorie totale. Derrière la femme qui avait pris la parole, je vis ma mère. Elle m’adressa un sourire chaleureux et apaisant. À la vue de ce rassurant visage, sans réfléchir je me mêlai également à la révolte. Dehors, on nous distribua des pelles à charbon, des haches et toutes sortes d’outils qui pouvaient servir d’armes.

 

            J’essaie de me tenir fier, droit comme elle me l’a appris. Malgré moi quelques larmes coulent sur mes joues. Je fixe l’inscription sur la pierre tombale « Éléonore Igzol, 2 363 – 2 410 ». Cela fait, jour pour jour, un an que maman est morte. Après plus d’un mois de révolte, alors qu’un combat sanglant opposait les partisans de Mme Dacier et les défenseurs de la liberté, un homme lui transperça le ventre à l’aide d’une pioche. Ma mère est morte en combattante, elle n’a pas vu la chute de la dictature. Je sens alors la main d’Arthur se glisser délicatement dans la mienne ….