Les tourments d’Elise

La Grande Rue était plongée dans l’obscurité de la nuit, et les réverbères, avec leur faible lumière, peinaient à l’éclairer. Cette allée qui, d’ordinaire, était bondée, était, ce soir-là, étonnamment vide. La foule de passants s’était dispersée pour laisser place à une rue déserte. Ce soir-là, le silence était maître, tout était étrangement calme et une atmosphère pesante planait au-dessus du centre-ville de Besançon.

Tout à coup, un bruit des sirènes vint briser ce silence. On n’entendait plus que leur chant qui retentissait dans toutes les rues de la ville. L’agitation gagna soudainement le cœur de celle-ci et la Grande Rue se remplit brusquement. Un troupeau de personnes s’était réuni autour du corps refroidi d’une femme qui gisait là, au milieu de la rue, à même le sol. Celle-ci était vêtue d’une simple robe de soirée rouge, elle portait aux pieds une paire de ces escarpins de luxe à la semelle écarlate et son sac, posé un peu plus loin, contenait une somme d’argent conséquente ainsi que de nombreux préservatifs.

Cette femme était magnifique, cependant on pouvait lire sur son visage d’ange une profonde tristesse. Sous ses yeux désormais clos, on pouvait distinguer des larmes qui avaient séché mais qui restaient visibles, noircies par le maquillage. Son corps, éclairé par la seule lumière du réverbère sous lequel il se trouvait, était à une centaine de mètres du pont Battant.

Le cadavre était celui d’une prostituée prénommée Elise Courbet. Elle était très jeune, effectivement elle était âgée d’à peine 18 ans. C’était une jeune fille au teint mat, elle était élancée, possédait des jambes interminables et de longs cheveux bruns qui s’arrêtaient juste au-dessus de ses fesses. On était en droit de se demander comment une jeune fille de cet âge s’était retrouvée à vendre son corps.

Tout avait commencé deux ans auparavant. A cette époque, Elise vivait encore avec sa mère et était scolarisée au lycée Louis Pasteur. Sa mère venait tout juste de perdre son travail de secrétaire et peinait à joindre les deux bouts. Il lui était de plus en plus difficile de subvenir à ses propres besoins ainsi qu’à ceux de sa fille. Elise se sentait impuissante face à la situation, elle avait l’impression d’être un poids pour sa mère. De plus, leur relation se dégradait de jour en jour, c’était à peine si elles s’adressaient la parole. Pour arranger les choses, Elise avait eu la bonne idée de chercher un travail. Malheureusement, malgré ses efforts, ses recherches ne s’étaient pas avérées fructueuses, et la jeune fille commençait à perdre espoir. Elise était démoralisée et, pour ne rien arranger, ses disputes avec sa mère s’intensifiaient et étaient de plus en plus violentes.

Un soir, en sortant de son lycée vers dix-huit heures, elle décida spontanément d’aller dans un bar du centre-ville pour décompresser et se vider la tête. Elle profiterait de ce moment pour se changer les idées, oublier un instant tous ses problèmes.

Elise était plongée dans ses pensées et ne prêtait aucune attention à tout ce qui se passait autour d’elle. Elle n’avait pas remarqué la présence de l’homme qui s’était assis à ses côtés. C’était un homme grand, à la carrure très imposante. Les traits de son visage étaient très marqués et, de ses yeux noirs perçants, il la scrutait, l’inspectait, la détaillait. Soudain, la voix grave de l’homme résonna dans toute la salle et sortit brusquement Elise de ses pensées. L’expression préoccupée qui ne quittait pas le visage d’Elise n’avait pas échappé à l’homme qui se tenait à ses côtés. « Tu sais, ma jolie, je pense que ça te ferait du bien de parler, tu m’as l’air préoccupée.» .

Il n’avait pas tort, vider tout ce qu’elle avait sur le cœur lui ferait le plus grand bien. Elle lâcha donc tout ce qu’elle avait sur le cœur et son auditeur l’écouta silencieusement. Lorsqu’ elle eut fini, l’individu qui se tenait à ses côtés lui fit une proposition. « Je vois que tu cherches un emploi pour aider ta mère et c’est très honorable de ta part. C’est la raison pour laquelle je vais t’aider. J’ai un travail parfait pour toi, tu es une jolie fille, j’ai ce qu’il te faut. »

Réticente, Elise demanda plus de détails. Il lui expliqua alors que ce travail consisterait simplement à tenir compagnie à des hommes qui se sentaient seuls, rien de plus. Elle devait passer la soirée avec eux, dîner, et les raccompagner chez eux. Son travail s’arrêtait là. Après avoir donné très grossièrement des explications, il aborda la question du salaire. Elle serait payée à l’heure, en liquide et avec des sommes très conséquentes.

C’est ce dernier argument qui poussa Elise à accepter la proposition et ainsi sa nouvelle vie débuta.

Au départ, Elise ne travaillait que trois soirs par semaine, elle devait s’apprêter avant de se rendre dans le restaurant de Claude, son employeur, qui était l’homme qu’elle avait rencontré dans le bar. Chaque soir, elle rejoignait un homme différent, puis à la fin de la soirée, le « client » versait son salaire à son employeur qui le lui restituerait à la fin du mois.

Cependant, une fois son premier mois de travail achevé, Elise ne toucha pas de salaire. Pour justifier ceci, Claude déclara que c’était pour rembourser toutes les dépenses qu’il avait effectuées pour elle. Tous les vêtements et chaussures luxueux avaient un coût, ce n’était pas des cadeaux faits gracieusement. Ce fut le même discours à chaque fin de mois, Elise ne touchait que le tiers de la somme qui était initialement convenue et chaque mois, c’était une nouvelle excuse.

Un soir, un client, qui était maintenant devenu régulier, suggéra à Elise de gagner plus d’argent. Elle savait très bien à quoi il faisait allusion et elle ne voulait pas franchir cette barrière, cependant au fur et à mesure que les verres s’enchaînaient, Elise avait l’impression qu’elle allait s’effondrer, elle avait la tête qui tournait. Puis soudainement ce fut le noir complet.

Elle se réveilla le lendemain dans la chambre d’un hôtel miteux, seule et nue, au milieu d’un grand lit. Elle sentit tout à coup une douleur insupportable au niveau de son bas ventre. La douleur la paralysait et elle n’arrivait plus à bouger. Elle réussit tout de même à se lever, et  à ce moment-là, elle remarqua une enveloppe soigneusement déposée sur la table de chevet.

« Tout travail mérite salaire, voici donc le tien, poupée. »

Voici les mots qui étaient inscrits sur la feuille que contenait l’enveloppe qui contenait aussi, deux billets de cent euros.

Elise se sentait souillée, humiliée. Elle n’avait qu’une envie, c’était de se blottir dans les bras de sa mère, à la recherche de réconfort. Elle voulait une épaule sur laquelle pleurer. Cependant, ce n’est pas ce qui se produisit.

Sa mère avait compris son petit manège et savait que sa fille exerçait le métier « d’escort girl ». Et lorsque celle-ci franchit la porte du domicile familial, ce fut l’explosion. « Elise, je sais tout ! », hurla-t-elle. Elise regarda d’abord sa mère avec incompréhension puis comprit où  celle-ci voulait en venir.

Les mots de sa mère étaient durs, ils faisaient l’effet de poignards que l’on enfonçait dans le cœur de la jeune fille. Elle était jugée à tort, par la personne qu’elle aimait le plus au monde, la seule qui comptait à ses yeux, celle pour qui elle aurait pu décrocher la Lune. « Sors d’ici. » voici les dernières paroles que sa mère prononça avant de la jeter dehors.

Elle trouva alors refuge chez Claude qui lui offrit un verre pour lui remonter le moral. Puis, il apporta un plateau ou on pouvait voir des lignes qui étaient formées d’une poudre blanche. Il lui dit que cela lui ferait oublier tous ses problèmes et ses préoccupations. C’était exactement ce dont elle avait besoin.

Lorsque la poudre blanche pénétra dans ses narines, ce fut comme une délivrance. Pendant un court instant, tout s’arrêta. Une réelle délivrance.

Ainsi Elise tomba dans un cercle vicieux pour subvenir à ses besoins. Et comme c’était tout ce qui lui restait à faire, Elise se mit à vendre ses charmes. De toute façon, c’est tout ce à quoi elle servait et Claude était là pour le lui rappeler chaque jour. Ce n’était plus qu’un objet mis à disposition des hommes et dépourvu de toute humanité. Elle se réfugia alors dans la drogue, qui était sa seule échappatoire. Elle voulait oublier, tout oublier.

Ce n’était pas un travail qu’elle exerçait puisqu’elle ne touchait qu’une infime partie de son salaire. Mais elle ne pouvait pas quitter cet emploi, c’était tout ce qui lui restait. Qui aurait voulu d’une fille sale comme elle ? Elle n’était bonne qu’à cela, de toute façon, satisfaire les besoins des hommes. On l’avait, au fil des mois, formatée à penser comme ça. Elle avait perdu toute estime d’elle-même, ce n’était qu’un produit mis à la vente.

Le soir de ses dix-huit ans, Elise avait eu quartier libre. Ce soir, elle ne travaillerait pas. C’était une journée particulière pour elle, car c’était ce soir que tout prendrait fin. Elle avait trouvé la solution à tous ses ennuis, et celle-ci portait un nom. Cyanure. Simple, rapide, indolore, et très efficace c’était exactement ce qu’il fallait.