Trash KIDS

« Bonjour à tous. Bienvenue sur le plateau de notre journal télévisé où nous avons le plaisir d’accueillir des  lycéens d’un établissement de Rennes, dans le cadre de notre rubrique « Citoyens de demain ». Ils se sont déplacés pour rencontrer notre invité spécial, Julien Mineur, célèbre reporter-photographe. Monsieur Mineur, je rappelle brièvement à nos téléspectateurs votre parcours. D’abord, animateur dans les MJC, vous vous passionnez rapidement pour la photographie et parcourez le monde. Votre passion vous mène en Hongrie, sur les traces des migrants et vers d’autres pays du globe, dont l’Inde. Votre objectif : saisir l’humanisme à travers l’émotion d’une photographie. Vous obtenez plusieurs prix et travaillez pour les plus grandes agences de presse.

Ces adolescents, ici présents, ont eu le privilège de travailler avec vous sur une de vos expositions consacrée au travail des enfants, en Inde et, particulièrement, à l’un d’entre eux, Siri.

-Merci, Elise Lucas, de m’accueillir dans votre émission. Et merci à ces jeunes citoyens de s’être déplacés pour moi, pour lui. Tout mon travail repose sur des rencontres et particulièrement celle d’un jeune indien, Siri.

Il travaille, comme des milliers d’enfants, dans la plus grande décharge de Baybumb, Deonar, pour un salaire de misère. Il est le cœur, le souffle de ce travail ».

Evidemment, ce soir, on est tous là, face au petit écran pour voir les délégués de notre classe qui ont fait le déplacement, avec nos profs, à Paris afin de participer au débat avec Julien, sur Fra2. On a tous aussi notre smartphone entre les doigts et on se tweete sans relâche pour échanger nos impressions sur la tenue de Mario et la coiffure de Zoey et le sourire de Julien, qu’est vraiment trop cool ! Clara a lâché ses mangas, Mathis a mis A7X sur pause pendant une petite heure ! Et même Luigi, le geek de la bande, a fini par lâcher son Krak Imperial pour suivre l’émission, c’est dire !

 

« Je m’appelle Siri. J’ai 13 ans. J’habite Baybumb. Comme mes camarades, tous les jours, je me rends à la décharge où je travaille. J’ai sur moi un grand sac, je ramasse les bouchons de bouteille que je peux trouver. Les camions viennent et déversent des sacs entiers de déchets. Nous nous précipitons tous dessus car nous savons que de la quantité récoltée dépendra notre gagne-pain. Ça n’a l’air de rien, mais c’est un travail difficile, qui demande beaucoup d’énergie et souvent, les quelques grains de riz qui me servent de déjeuner ne suffisent pas. Nous côtoyons la saleté, les mauvaises odeurs qui nous collent à la peau et aux cheveux. C’est notre quotidien. Parfois, pour nous évader, emprisonnés dans cette déchetterie de 132 hectares, nous montons en haut des montagnes de détritus, au milieu des corbeaux et nous regardons Bombay, rêvant à une vie meilleure…Aujourd’hui, la pioche est plutôt bonne. Je cherche à attraper un dernier bouchon quand mon pied heurte un bout de ferraille. Mon talon est entaillé profondément. J’ai mal, le sang coule abondamment. Ce n’est pas la première fois. Je ne peux pas me soigner. Un linge autour de la plaie fera office de pansement  même si je sens que cela ne suffira pas. Je me refuse à pleurer. Les larmes n’ont pas leur place. Je redescends en boitant, difficilement, lentement. Les autres enfants ne viennent pas m’aider, ils ne peuvent pas. Je les vois bien me lancer quelques regards inquiets, mais, ici, on n’a pas le temps de s’apitoyer, et d’ailleurs, moi non plus. Alors, je continue ma quête aux bouchons de bouteilles. Mais laborieusement, en serrant les dents. Quand les autres enfants ont tourné le dos pour manger leur poche de riz, je m’assois précautionneusement et je gémis. C’est là que je l’aperçois.

Un homme blanc, occidental. Il me fixe et s’approche. Il a un de ces gros appareils photos de touriste fortuné. Il me parle en anglais. Je n’ai pas la force de répondre. Il me prend la main. Pas la force de protester. Je frémis. La douleur est si intense. Il me demande où j’habite. J’ai peur. J’ai déjà entendu parler d’enfants enlevés par les blancs. J’ai tellement mal que je le laisse me raccompagner dans ce qui est mon chez-moi : un slum, murs de bois et toit de tôles.»

Cette pauvreté met mal à l’aise. Je m’adresse au père de Siri : son fils doit absolument être soigné pour être sauvé.

« Mon père discute longuement avec cet inconnu. Je sens confusément que je peux avoir confiance. Il ne s’est pas servi de sa caméra. Il m’emmène chez le médecin, dans un centre de Baybumb. C’est un lieu plein de poussière, le hall ouvre sur un grand escalier que je suis incapable de gravir. Pourtant, n’ai pas le choix ; la salle d’auscultation est au dernier étage. Conscient de mon impossibilité à avancer, Julien me porte. Je suis très rapidement pris en charge. Un docteur m’examine. C’est la première fois que quelqu’un me soigne. J’ai mal mais je suis confiant. Le médecin à la blouse blanche fait sortir l’homme qui m’a emmené ; je réalise que je n’ai compris que son nom «  Julien ». Du lit où l’on me fait patienter, j’entends ces paroles terrifiantes « I’m really sorry, but I’m afraid it’s too late »

Lorsque la lumière revient sur le plateau TV, Siri est là, face caméra. Il est debout, à côté de Julien et s’appuie sur des béquilles. C’est la stupéfaction bien sûr, dans le studio ! Tous le public applaudit. Nous, les gens de la classe, qui avons bossé sur notre projet Droits Humains, on trouve tous trop moche que la TV ait mis en scène la triste histoire de Siri, même si elle est vraie et qu’elle est touchante. D’ailleurs, Luigi est à deux doigts de retourner à son jeu, et Clara à ses mangas .Cependant , on sait que c’est Siri qui l’a souhaité ainsi. Et, là, il se met à parler, en indi. Sa voix est vraiment forte et son ton nous hypnotise. On s’accroche aux sous-titres comme à une ligne de vie. On veut comprendre ce qu’il nous dit.

« J’ai voulu être là ce soir et j’ai voulu que l’on raconte mon histoire qui est tellement banale. Ce n’est pas pour que l’on pleure sur mon sort ou celui de ma famille. Non, ce que je souhaite, c’est que les images de Julien servent à alerter, à sensibiliser les gens d’ici à l’exploitation des enfants de mon pays par les sociétés de recyclage, de teinture. Les enfants devraient tous avoir accès à l’éducation et non travailler au milieu des ordures. Pour faire changer les choses, j’ai besoin de vos noms, de vos signatures au bas de lettres pour réveiller les autorités de mon pays ! Je voudrais que vous soyez des centaines à écrire une lettre pour dire non au travail des enfants. »

Le lendemain matin, dans la cour du bahut, je sors le nez de mon écharpe. Toute la classe se tasse. Une seule phrase, une seule question : « T’as écrit, toi ? ». Une seule réponse : « Bah ouais, tu crois quoi ! ». Mathis sort la tête de A7X pour nous dire que oui, dans un head banging. Le dernier qui arrive, la mèche dans la capuche, c’est Luigi ! Il brandit son smartphone. Tout le monde soupire. Irrécupérable, le Luigi. On s’attend tous à y voir une capture de Krak Impérial. Mais sur l’écran, rédigée et signée, il y a sa lettre pour Siri !

 

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