Larmes de fond

Jour 0 : Cela fait quatre heures qu’elle travaille. Leïla a chaud, elle lève les yeux, la lumière l’éblouit. Elle baisse son regard, le sol n’est que poussière. Elle pense aux jours qui se répètent : travailler, troquer, travailler. A son unique but, survivre. Pour survivre, Leila aide son père et sa mère aux champs tous les jours. Les journées sont réglées heure par heure. Les robots minuteurs veillent à ce que chaque seconde soit dédiée à la bonne activité. Chaque demi-heure, des drones survolent les champs. Une minute non respectée est égale à un jour enfermé. Cinq minutes, une balle un plein cœur. Il faut se lever à sept heures. De sept heures et demie à midi et demie il faut travailler. De midi et demie à treize heures il faut manger. De treize heures à quinze heures trente il faut troquer. Le reste de la journée il faut travailler, puis dormir et recommencer une nouvelle journée. Une nouvelle même journée.

 

Jour 1 : Leïla réfléchit beaucoup lorsqu’elle travaille. Les tâches sont répétitives et lui demandent peu de concentration. Elle répète ces mêmes gestes chaque jour depuis qu’elle est petite. Chaque jour lui reviennent les mêmes pensées. Elle pense à sa situation, à celle des Indésirables, considérés comme insuffisamment utiles à la société d’élite imaginée par les Instruits. Au fait qu’elle soit enfermée entre quatre murs. Au fait qu’elle ne soit pas née chez les Instruits. Au fait qu’ils poursuivent une existence paisible à l’extérieur de cette frontière. Au fait que tout destin est contrôlé par un code génétique. Ces quelques chiffres qui feront d’un individu un Instruit ou un Indésirable. Elle pense à demain, puis après-demain qui ressemble à aujourd’hui.

 

Jour 2 : Leïla a toujours chaud. Leïla pense toujours.  Elle sait que la révolte gronde depuis des centaines d’années. Elle sait que la terreur que représentent les robots surveillants est trop grande pour exploser. Elle sait qu’à la moindre erreur la vie devient poussière. Les robots bourreaux maintiennent cette terreur en affichant fièrement les sanctions infligées. Leïla pense au dernier tenté par la révolte. Leïla voit son corps inerte au bout d’un fil. Leïla voit ce corps sur tous les écrans de surveillance. Une larme coule sur sa joue. Leïla voit les robots arracheurs détruire sa famille. Leïla voit le dernier regard de son frère pour elle. La colère l’envahit. Leïla arrête de penser.

 

Jour 3 : LeÏla devine le soleil derrière son épaule. Elle sait que quand celui-ci atteint sa nuque sonne le son aigu et strident de l’horloge signalant l’heure de manger. Une demi-heure plus tard Leïla est devant son assiette. Cette dernière est peu garnie, quelques feuilles de choux et une petite carotte. Leïla n’a pas faim. Son cœur est plein de rage. Elle pense à son frère, Loïc. Il adorait les carottes. Loïc ne mange plus de carottes aux côtés de Leïla depuis 5 ans. Les robots arracheurs l’ont kidnappé pour son intelligence. Un QI trop important ne peut rester chez les Indésirables. Il a sans doute été jugé comme suffisamment utile à la société des Instruits. Leïla voit son frère se débattre. Elle voit les robots arracheurs le frapper pour qu’il se taise. Elle voit son corps inerte disparaître. Une goutte frappe la table sous le visage de Leïla. La rage l’emporte. Une vague s’abat sur la table. Ce jour-là, Leïla ne pense qu’à son frère.

 

Jour 4 : Il est huit heures. Leïla bêche difficilement. Elle sent le soleil arriver au niveau de l’arrière de ses genoux. Comme chaque matin, les décès de la veille sont affichés sur les écrans de surveillance. Leïla, pensive, survole la liste. Un nom, un deuxième, un troisième, un quatrième, un cinquième, un … Leïla stoppe son regard. Elle connaît le sixième nom. La mère d’Augustin est décédée. Il est écrit : décès à 19h03 le 07.09.70. Leïla se rappelle Augustin, c’est le seul qui veut bien troquer des légumes contre du pain. Elle se rappelle sa mère malade, sa seule famille. Elle imagine Augustin essayant de retenir les robots incinérateurs lui arrachant le corps de sa mère. Elle voit Augustin s’écraser au sol suite à leur départ. Augustin n’enterre pas sa mère. Augustin n’organise aucune messe pour sa mère. Tout culte autour de la mort est interdit. Tout espoir d’une meilleure vie après la mort est prohibé. Toute lueur est obstruée. Leïla détourne le regard, ses pensées se dissipent.

 

Jour 5 : Les yeux de Leïla s’ouvrent difficilement. Elle ouvre ses rideaux, la lumière la frappe. Ce dimanche Leïla ne peut s’empêcher de penser à Augustin. Augustin est seul alors que ce jour est celui où chacun doit rester avec sa famille. Elle pense aussi à son frère : où peut bien être Loïc à ce moment précis ? Que peut-il être en train de faire ? Pense-t-il encore à nous ? La haine traverse l’esprit de Leïla. La rancœur pénètre son esprit. La rage transperce son cœur. Révoltée, elle ignore toute pensée le reste de cette journée.

 

Jour 6 : Il est treize heures. Leïla, d’un pas décidé, prend la direction de l’habitation d’Augustin. La chaleur la frappe.  La sueur coule sur son front. Ses pas s’alourdissent. Leïla arrive devant une porte entrouverte. Elle hésite puis la pousse. Elle se retrouve devant une pièce lugubre, meublée de deux lits et d’une petite table. Les murs sont moisis, le carrelage fissuré. Il n’y a personne. L’odeur forte fait rapidement sortir Leïla. Une fois sortie, elle aperçoit un vieil homme qui la regarde étrangement. Lorsque ce dernier croise son regard, il l’évite pour rentrer soudainement chez lui. Leïla comprend qu’il a peur des robots. Une parole à leur sujet en a fait disparaître plus d’un. Le vieil homme préfère sûrement se taire par crainte d’être entendu. Tout s’éclaircit. Leïla imagine Augustin arrêté par les robots. Ces derniers n’ont sans doute pas apprécié le comportement d’Augustin lors du chargement du corps de sa mère. Leïla pense au pire : elle peut découvrir le corps d’Augustin affiché sur les grands écrans demain ou apprendre qu’il est désormais chez les Instruits pour leur servir de cobaye dans divers tests malsains. Leïla doit rentrer chez elle. Elle songe à autre chose.

 

Jour 7 : Cela ne fait qu’une heure que Leïla, son père et sa mère travaillent durement. Aujourd’hui Leïla médite sur sa famille. Elle voit son père s’essouffler de plus en plus rapidement. Elle voit sa mère de plus en plus fatiguée. Elle se sent perdre espoir. Leïla se demande combien de temps ils vont encore survivre. Elle décide d’être le plus réaliste possible : son père risque de ne pas terminer la semaine. Détruite par la disparition de Loïc, cette mort ne peut être que le coup fatal porté à sa mère. Enfin, sans ses parents Leïla ne peut survivre. Leïla prend alors conscience que sans changements rapides sa famille est destinée comme les autres à la même fin : la mort. Leïla sent ses yeux se remplir d’humidité. La rage se veut orage. Leïla baisse la tête et regarde un raz de marée déferler au sol.

 

Jour 8 : Leïla est au champ depuis trois heures. Des dizaines de gouttes de sueur perlent sur son front. Aujourd’hui est un jour plus chaud que les autres. Leïla peut à peine lever les yeux. Leïla affronte cette lumière pour détourner son regard en direction des écrans. Quel sera le nombre de morts aujourd’hui ? Quel corps sera affiché fièrement comme outil de répression ? Ses yeux se fixent. Tous noirs. Pour la première fois depuis que Leïla est née les écrans sont noirs. Leïla le signale à ses parents aussi  abasourdis qu’elle. Que doivent-ils faire ? Ils décident de se diriger vers une des allées principales.

Un brouhaha se fait entendre. Rien n’est habituel. Dans l’allée principale beaucoup se sont regroupés. Des paroles sont échangées : « Les robots ne sont pas là ce matin », « Plus rien ne marche », « Devons-nous continuer de travailler ? ». Les heures passent. Aucune sonnerie ne retentit. Aucun robot n’agit. Beaucoup décident de retourner travailler. Leïla, son père et sa mère en font partie. La peur de la sanction est plus forte. Toute la journée Leïla attend une sonnerie, un écran qui s’allume. Elle attend. Cette journée est presque comme les autres. Leïla s’endort pensive.

 

Jour 9 : Les yeux de Leïla s’ouvrent rapidement. Elle déploie ses rideaux. Elle n’a entendu aucune sonnerie. Elle rejoint son père et sa mère. Tout le monde est déjà dehors à regarder les écrans. Ils sont noirs. Tous noirs. Ils se dirigent rapidement vers l’allée principale. Tous s’y sont regroupés. Il est dit qu’aucun robot n’a été vu depuis hier. Que beaucoup souhaitent partir en direction des murs pour les franchir. Qu’il est temps de se révolter. Tous partent en direction de l’enceinte. Ils marchent. Ils se retrouvent au pied du mur. Tous hésitent. Une vague puissante de colère les pousse à continuer. Comment vont réagir les Instruits derrière ces murs ? Peu importe, la révolte est plus forte. Aucun robot. Aucune attaque. Leïla et sa famille sont les premiers à franchir la muraille. Leïla regarde partout autour d’elle, elle ne voit que des Indésirables heureux, souriants. Elle se retourne vers ses parents et voit son frère dans leurs bras.

Elle court vers eux. On lui attrape le bras. On la serre fort. Elle lève les yeux et regarde Augustin.

Elle lui demande :

«Que fais-tu ici ?

– Les Instruits sont partis depuis longtemps. Les robots continuaient de nous amener ici en pensant que les Instruits étaient toujours sur cette planète, mais ils l’ont abandonnée il y a plus d’une cinquantaine d’années. Les robots vous empêchaient de sortir et nous de rentrer. Tout fonctionnait sur batterie, jusqu’à ce qu’elle soit vide».

 

 

1 pensée sur “Larmes de fond”

Les commentaires sont fermés.