Blaue blume

Blaue Blume

Thème : « Pouvoir et impunité »

Il avait changé. Ses goûts pour l’obscurité étaient cependant les mêmes qu’auparavant. Il était assis près de son bureau dans un simple fauteuil et arborait le même air impassible que le buste d’Heidegger qui se trouvait en face de lui près de la bibliothèque, en face du miroir. Ces cinq objets étaient les seuls qui emplissaient la pièce. Cette dernière était d’ailleurs à son image, sombre et mystérieuse. Seul un léger espace entre les rideaux laissait un  filet de lumière percer les ténèbres, et permettait de le distinguer. Il avait depuis toujours détesté la lumière car sa clarté mettait les gens à nu, aussi bien physiquement que mentalement. Il réglait les derniers détails avec la précision qui était la sienne. La méticulosité dont il faisait preuve n’était pas due au hasard. Demain. Oui, demain, tout se jouera. Demain, le 30 janvier 1973, ce sera le jour de sa réélection.

Il avait changé. Ses idées étaient restées les mêmes pourtant. Il pensait toujours de la même manière. Son programme politique parfait qui faisait l’unanimité, centré autour d’un seul axe : création d’emplois à travers la construction de nouvelles infrastructures, militaires notamment, programme d’échange franco-italien, franco-japonais  et franco-allemand, financement de projets concernant les récits des soldats…, lui assurait une réélection dès le premier tour. Après tous les efforts qu’il avait faits, il le méritait. En guise de récompense, il alluma l’un de ses cigares, un Bachschmidt de 1933. La fumée obscurcit encore plus les lieux de telle sorte qu’on ne distinguait plus rien en dehors du buste d’Heidegger ainsi que la bibliothèque, contenant de nombreux ouvrages comme ceux de Gobineau, de Gall, de Spurzheim. Il fut alors naturellement attiré par le seul objet de la pièce encore visible : le miroir.

Il avait changé. Le temps, le travail, les combats avaient marqué son front et voûté son dos. Il fixa le miroir, et s’interrogeait sur la possible influence de son physique sur sa popularité. Cependant, ce n’était pas sa vieille carcasse qu’il voyait dans le miroir, mais celle d’un officier. Lui, mais il y a bien longtemps. Il n’avait aujourd’hui plus rien à voir avec le jeune homme qu’il distinguait. Ce dernier était fier et fort,  mais surtout libre. Libre de penser qu’il allait changer le monde pour le bien de tous, libre de croire en un idéal, libre de faire ce qu’il voulait quand il voulait. Libre, ce mot sonnait comme l’écho d’un passé trop lointain pour être saisi. Il regrettait cette époque, cette liberté, ce temps où tout était possible, où ces idées étaient considérées comme normales… Malgré cela, tout était encore faisable.

Il avait changé. Il n’avait pas l’ouïe aussi fine avant, même si, depuis toujours, il se tenait sur ses gardes. Cette compétence, il l’avait développée petit à petit, et ce à un niveau tel qu’il pouvait reconnaître une personne au bruit qu’elle faisait en marchant, et les pas qu’il entendait dans l’escalier n’auguraient rien de bon. Non… Non. Non ! Pas lui. Pas maintenant. Pas après tous ces efforts. Il pensait s’en être débarrassé alors pourquoi ? Pourquoi ?!… Du calme. Ne pas céder à la peur. Il s’était préparé à cette éventualité. Il avait tout prévu mais il ne devait surtout pas paniquer. Il s’installa à son bureau, fixa la porte, et attendit.

Il avait changé. L’homme qui pénétrait dans la pièce également. Ce dernier lui lança un regard mélangé de haine et de mépris, de dégoût et de rage, un regard qui sonnait comme une promesse de mort. Mais il resta impassible. Il ne laisserait pas transparaître ses émotions. Cordialement, il l’invita à s’asseoir et l’homme s’exécuta. Il observa ce dernier, et se rappelait chaque endroit où il l’avait croisé : au Brésil, au Chili, en Allemagne. Il se remémorait chaque détail de leur première rencontre : le bruit du train qui stoppe, le murmure de la foule amassée, la fumée qui s’élevait dans les nuages, la défiance qu’il avait lue dans son regard, et par-dessus tout, les morts… Le silence était pesant. D’une manière ou d’une autre, ils devaient en finir. Comme à son habitude, il avait tout prévu. Lentement, il ouvrit le seul tiroir de son bureau et en sortit un objet pour le moins singulier : un luger P08. L’homme ne fut en rien effrayé à la vue de cette arme, mais se trouva néanmoins déstabilisé lorsqu’il lui tendit l’arme, et lui offrit une chance unique. Pour la première fois depuis 30 ans, il souriait, pas avec son sourire de façade, pas son sourire de politicien, non, son vrai sourire, terrifiant.

Il n’avait pas changé. Il éprouvait toujours la même fascination macabre. Il savourait toujours cette passion morbide. Et se délectait toujours du sentiment de domination qu’il en tirait. Il offrait à l’homme la chance qu’il attendait depuis si longtemps. La chance de se venger, et de venger les siens. La chance de connaître, lui aussi, le plaisir qu’on éprouve en éliminant son ennemi, en l’écrasant sous sa botte, en le réduisant à néant. Il lisait la surprise et la stupeur dans les yeux de l’homme, mais aussi, et surtout le doute. Lui donnait-il vraiment le pouvoir et le droit de l’éliminer ? Pouvait-on commettre un crime pour en réparer cinq millions ? Comment s’en sortir en toute impunité ?… Il avait adapté un silencieux sur le pistolet, il avait congédié tout témoin éventuel, il avait laissé une seule balle dans l’arme. Tout était parfait. Il ne restait plus qu’à tirer pour réparer les crimes passés, prendre une vie pour que cinq millions reposent en paix, réparer une monstruosité en éliminant le dernier de la race des monstres. L’homme leva lentement son bras, visa la tête, retint son souffle. Cette injustice qui restait impunie. Ce crime contre l’humanité qui n’était déjà plus qu’un souvenir ! Il n’en pouvait plus !!… Ses mains tremblaient, sa tête bouillonnait, son esprit se focalisa sur un but : le tuer ! Le tuer pour en finir ! Pas pour lui ; pour les siens, pour son peuple, pour sa famille…

 

Il y eut un bruit sourd… Celui d’un corps qui tombe.

 

Il contempla le cadavre au sol, arborant le même sourire, teinté de soulagement et de joie. Le grand chasseur de Nazis, le champion de la justice, celui qui traquait le mal dans toutes ses formes et pourfendait les restes épars du machiavélique Reich : mort. Le poison sur la crosse avait fait effet. Après 30 ans de traque. Il était libre. Enfin libre, libre de penser comme il voulait, libre de vivre comme il voulait, libre de tout reconstruire comme il voulait. Libre. Il éprouvait cependant un sentiment nouveau, inédit pour lui, et qui, pensait-il jusqu’alors, n’était qu’une fabulation : de la tristesse. A cause du meurtre qu’il venait de commettre et du fait qu’il avait le pouvoir de s’en sortir en toute impunité ?! Non, bien sûr que non. Mais à cause du fait que la mort du chasseur de Nazis annonçait, pour lui, la fin de l’ancien Reich. Plus rien ne le rattachait au passé, et tout le tournait vers l’avenir. Et comme dernière marque de respect militaire envers l’homme qui pendant 30 ans l’avait traqué ainsi que pour célébrer l’avènement du glorieux quatrième Reich, il déposa sur le corps encore chaud de l’homme une fleur bleue. Eine blaue Blume.