Adib

Nouvelle écrite par Léanne TOUAMI

sur le thème « Manifester : un droit à promouvoir et à protéger« 

 

أديب – Adîb

De fines gouttes perlent sur le béton froid d’une prison en flammes. Cette nuit, sans que personne ne sache vraiment pourquoi, un incendie s’est déclaré à Evin. A l’extérieur, les gens marchent en une longue et pesante procession. Les femmes reçoivent avec exultation ces gouttes qui s’attachent à leurs cheveux et perlent sur leurs joues ; ce pourrait être des larmes. Sous ce dôme de pluie, c’est toute une ville qui s’enflamme, et ce sont les femmes qui tiennent le briquet.

Sanaa avance en silence en longeant le mur. Elle a 19 ans et, dans un réflexe instinctif dicté par la peur, elle porte souvent la main à son voile. Il faut dire que, depuis le 16 septembre dernier, les craintes d’antan se sont muées en d’insoutenables frayeurs. Masha, elle, a eu 22 ans, et dans un Téhéran agonisant elle n’en aura jamais 23. A-t-elle tremblé lorsque ces hommes l’ont attrapée, frappée, brisée ? Était-ce une fin douloureuse ? Ces questions tourbillonnent dans l’esprit de la jeune femme et la dernière se fait lancinante : Et si ça avait été elle ?

Sur le trottoir, des pavés en moins et des gens en trop : la pauvreté gangrène la moitié des Iraniens. Si Sanaa pouvait, elle leur aurait donné la Zakât, mais avec un rial qui ne vaut plus qu’un cinquième de son ancienne valeur, elle-même peine à survivre. Pourquoi le gouvernement chiite n’aide-t-il pas son peuple ? Ne sont-ce pas des musulmans aussi ? Toujours des questions et aucune réponse, seulement un poing serré et un esprit en ébullition. Enfin, Sanaa atteint la porte du cloaque dans lequel elle vit. Elle est alors happée en arrière, sa tête heurte le mur lorsqu’un homme la repousse violemment contre le mur : « Toi ! Je sais que tu mijotes quelque chose. Vous les femmes vous fomentez contre le régime, vous vous dressez contre le Qu’ran lui-même… Allah est clairvoyant et moi je sais que tu complotes quelque chose ! ». L’homme est un bassidji, il sent fortement l’alcool alors même que celui-ci est interdit depuis 1979. Et surtout, ce qui domine, c’est cette odeur insoutenable que Sanaa connait très bien : il empeste l’homme. Il sent cet ego démesuré aux relents hormonaux aigres. C’est que l’homme doit ici montrer sa force, sa puissance physique et sa domination sur le sexe faible. La sagesse c’est la force des faibles, n’est-ce pas ! Un homme sage aurait-il attaqué cette jeune femme parce qu’elle était femme ? Un homme raisonnable glorifierait-il un régime répressif, autoritaire ? Non, le problème de la rationalité c’est qu’elle obligerait cet homme à réfléchir et – à terme -qui serait le plus aliéné des deux ?

Tout cela, Sanaa le crie tout bas du fond de ses entrailles et de toute la force de son âme, pendant que la douleur lancinante s’introduit par toutes les fissures de son être jusqu’à ce que l’homme la lâche. Elle reprend lentement ses esprits et se hisse lourdement jusqu’à la poignée.

 A l’intérieur, un corridor à la peinture écaillée par des années d’obscurité, une volée de marches mais nul paradis qui l’attende en haut ; seulement l’appartement qu’elle partage avec son vieux père. Hassan est allongé dans le minuscule salon et regarde les informations relayées par le régime : une nouvelle nuit de violence et des dizaines d’arrestations sommaires. Sanaa ne sait pas réellement ce que pense son père de cette situation. Son père avait vingt ans en 1986. C’est un vétéran de la guerre contre l’Irak. Il en est revenu brisé et s’abstient soigneusement de parler de politique. D’ailleurs, est-ce vraiment un sujet de femmes ?…

Dans son état, Sanaa ne s’attarde pas longtemps et rejoint la salle de bains. Sa tête la lance et rapidement le lavabo qu’elle saisit, chancelante, se remplit de gouttes de sang. Le miroir poussiéreux qui la fixe lui renvoie un reflet tremblant comme une flamme, une flamme sur le point de s’éteindre. Et pourtant à l’intérieur, tout se craquelle. Son esprit se brise tandis qu’au dehors tout s’écoule dans un flot de larmes. Sanaa ne voit plus rien, elle ne distingue plus le miroir en face ni son père dans l’entrebâillement de la porte qui s’approche d’elle. Se dessine sur le visage de la jeune femme un rictus pendant qu’Hassan recoud son arcade sourcilière ouverte, en murmurant des vers d’Hafez-e Chirazi : « Tu es comme le matin. Je suis la lampe qui brille / Seule, à l’aube. Souris-moi, et je donnerai ma vie… ».

Plus tard, Sanaa se réveille dans son lit. Incapable d’estimer l’heure, elle se met frénétiquement à la recherche de son téléphone, l’esprit embrumé. Dehors, l’heure de Maghreb s’annonce par la voix du Muezzin. Il n’est pas trop tard. La jeune fille s’habille rapidement et sort de l’appartement. Sur sa chaise, son foulard. La rue est déjà bien remplie lorsque Sanaa sort. Remplie de femmes, d’hommes, jeunes et du même cri. Un cri qui vaut une vie. Tous ne craignent pas pourtant de le hurler. Sanaa rejoint le cortège et s’époumone de la même force que ces gens autour d’elles qui sont ses frères, ses sœurs le temps d’un soir. Le volcan dans sa tête, à ce moment précis, explose ; les débris de son esprit s’envolent, elle aimerait qu’ils écrasent ce régime, ces mollahs, ces ayatollahs et toute cette société qui pense que le vent dans ses cheveux la rend vulnérable. Ce soir, tous soufflent ce vent, celui de la liberté, tous font en sorte qu’il ébranle les fondements d’un Iran gangréné. Ces hommes et ces femmes, unis, portent une égalité nouvelle, une justice naissante et les nombreuses photos de victimes d’un gouvernement meurtrier. Cet Atlas qui arpente les avenues ne saurait défaillir même lorsqu’au loin se forme une lignée d’hommes armés et vêtus aux couleurs du régime, la couleur du sang. Sanaa n’en voit rien, son regard est fixé sur l’individu en face d’elle, hissé sur la plateforme d’un vieux pick-up, le dos un peu arqué. Ce jeune homme, aux longs cheveux noirs, enflamme la foule, il se fait charmeur de serpents, chef d’orchestre, il trouve les justes mots à crier et, à chaque fois, son corps et sa chevelure semblent accompagner ses paroles. Cet homme allume les volcans dans les esprits des gens, il les rallie, hommes, femmes, tous dans un seul et unique chant :

!زنزندگیآزادی .Zan, Zendegi, Azadi ! Femme, Vie, Liberté !

Sanaa ne peut s’empêcher de pleurer. Sur cette vieille voiture, ce jeune homme souffle le vent du féminisme dans Téhéran. Puis, s’agrippant au montant du pick-up, c’est une, puis deux puis trois jeunes filles, aidées par des hommes, qui le rejoignent et qui, dans un geste d’une grâce infinie, détachent leur foulard et laissent danser leur chevelure de jais, libre dans le vent de la révolte. A l’autre bout, les hommes casqués hésitent. Personne ne trouverait la force de tirer à ce moment-là : le temps est comme suspendu et les deux camps se regardent, l’espace d’un instant, tous mènent le même combat. Sanaa regarde toujours le jeune homme, électrisée. On dirait un célèbre tableau dont elle a oublié le nom. Celui où une femme concentre en elle tout ce à quoi le peuple aspire. Dans le tableau, Sanaa se souvient que tous la regardent, les vivants et les morts aussi. La jeune femme se rapproche, elle veut le toucher, s’assurer que ce n’est pas qu’une apparition. Elle se fraye difficilement un chemin dans la marée humaine, est bousculée par les vagues et ralentie par l’écume qui sort de leur bouche. Elle n’est plus qu’à quelques mètres, elle tend le bras, lui ne bouge pas. Elle étend tout son corps, se rapproche. Elle veut le rejoindre, s’insérer parmi les femmes autour de l’homme. Elle trouve la marche du pick-up, s’accroche aux arceaux et écarquille les yeux : ces femmes, elles chantent. Elles veulent charmer à leur tour cet homme et se font sirènes : « ! ادیبAdîb ! chante pour nous ! Danse encore ! ادیب ! Adîb, annonce notre triomphe ! ». Elles le tiennent, lui, comme si lui, ادیبAdîb, le bien-nommé, « l’écrivain » en persan, tenait leur destinée. Et sur ce radeau de la Méduse, il est l’éclaircie du sombre ciel que Sanaa voyait chaque jour. Il la voit sur le marchepied du pick-up. Elle lui sourit tandis que leurs mains se cherchent. Leurs doigts balaient l’air en espérant s’attraper l’un l’autre. Il est sa voix, elle sera son chant. Ils n’ont qu’à joindre leurs mains.

L’air se fend dans un bruit de détonation lorsque leurs paumes se rejoignent. Noir.

Les flammes s’élèvent depuis la prison de Téhéran et, dans la rue, tous les regardent grimper dans le ciel. Sanaa sourit, le regard figé empli du feu. Son voile descend sur ses épaules, ses fossettes creusées et ses joues délimitent un sourire bienveillant. Derrière elle, Masha Amini, GhazalehChevali, à côté, MehsaMogoi, plus loin, HadisNajafi. Tous ces visages sont brandis par une foule lasse d’un gouvernement sanglant. Ces noms tous les scandent encore plus haut même que les flammes dans leurs yeux. Ce cortège se fait prophète d’un nouvel espoir et fendra ce régime meurtrier en deux.

– ! زنزندگیآزادی – Zan,Zendegi, Azadî ! Femme, Vie, Liberté !