Miel indésirable

Nouvelle écrite par Selma Loup-Vieillard, élève de 3ème au collège Lumière de Besançon

18 mai 2060 :

Le monde dans lequel je vis est parfait. C’est ce que j’aimerais pouvoir dire tous les matins, même si je ne crois pas vraiment à la perfection. Mais je n’ai pas à me plaindre. Je sais que je peux être contente de vivre à une époque où l’on peut être ce que l’on est vraiment sans avoir peur du jugement des autres. Je sais qu’avant, les gens faisaient tout pour paraître normaux alors qu’ils ne savaient même pas ce que cela signifiait pour eux, se cachant derrière des préjugés fondés par des gens qui se croyaient normaux. Je sais qu’avant, certaines femmes, certaines couleurs de peau, certaines religions, et même certaines formes d’amour étaient vues, par certaines personnes, comme indésirables. On voulait les placer dans des cases qui ressemblaient plus à des cages. Mais c’étaient de belles cages dorées, faites de mensonges. Et il valait mieux en avoir une, sinon les problèmes et les regards tombaient sur vous. Je sais que certains ont fini par croire en leur infériorité. On leur disait tous les jours que leur vie ne valait rien, alors ils se l’ôtaient. 

Je ne me souviens plus de cette époque. Je ne l’ai connue que deux ans. Mais moi, Charly Price, dix-sept ans, je suis bien tombée. Car quinze ans plus tôt, j’aurais été une indésirable.

21 mais 2060 :

            Oui, j’aurais été une indésirable. Parce que ma peau est plus foncée que la moyenne. Si je devais la décrire en étant négative, je dirais qu’elle ressemble à du papier vieilli ou à un bronzage artificiel raté. En étant positive, que le soleil la fait briller comme de l’or. Maman me disait souvent, quand j’étais petite, que j’avais  la même teinte que le miel. Le miel. C’est dommage car je n’ai jamais vraiment aimé ça. Trop sucré, trop gluant. Trop. Mais quand même, c’est ma peau ; et maintenant, tout le monde l’accepte. L’accepte certes, mais la respecte ? Je n’en suis pas si sûre. Même si les gens ne peuvent plus contraindre les autres par leurs différences, on ne pourra jamais les empêcher de penser. Et je sais que de nombreuses personnes sont contre ce système, qu’elles ont besoin de se sentir supérieures pour vivre. Mais elles ne disent rien, de peur de s’attirer des problèmes.

25 mai 2060 :

             Ma mère, elle a la peau café. Et elle m’a raconté qu’un jour, quand elle était petite, elle a quitté son pays natal pour venir s’installer aux Etats-Unis avec sa famille, là où nous vivons encore. Elle avait cinq ans et ses parents gagnaient bien leur vie, alors elle a pu intégrer une école privée. Le premier jour, elle s’est rendu compte que quasiment tous les élèves étaient blancs. Ça ne l’a pas dérangée et, à la récréation, elle s’est approchée d’un petit groupe de filles. Elle leur a demandé si elle pouvait jouer avec elles, les filles ont répondu non, ma mère a demandé pourquoi.

– Parce que ta peau, elle est pas belle, elle est sale ! lui cria l’une d’entre elles. Moi, je veux pas que les Noirs viennent dans mon pays !

Ma maman, elle a été choquée. Le soir, en rentrant, elle a tout raconté à ma grand-mère.

– Ne le prends pas mal, a-t-elle répondu. Tu sais, les gens ont souvent peur du noir quand ils sont jeunes. Il faut juste qu’ils s’y habituent.

– Pourquoi ils ont peur ?

– Parce qu’on est souvent effrayé par ce qu’on ne connaît pas, mais on peut apprendre à ne plus l’être.

– C’est long ?

– Ca dépend. Tu veux qu’ils te comprennent ?

– Oui !

– Alors comprends-les d’abord. 

 Puis le lendemain, ma grand-mère est venue voir la petite fille. Très calmement, elle lui a expliqué que ce qu’elle avait dit était blessant et faux. Car ce sont les Blancs qui ont envahi l’Amérique. Et sans jamais élever la voix et avec une douceur qui lui allait bien, ma grand-mère lui a raconté l’esclavage, la traite des Noirs, la souffrance…Quand ils sont enfants, on peut encore les faire changer d’avis. Puis elle s’est arrêtée de parler et la petite fille a commencé à pleurer. D’abord parce qu’elle se sentait un peu humiliée et aussi parce qu’elle avait compris que ce qu’elle avait dit à ma mère n’était pas pardonnable.

Mais moi, je ne lui en veux pas. Car juste  après, ses parents sont arrivés et son père l’a attrapée par la main, comme s’il voulait l’éloigner rapidement d’un danger. Puis il lui a demandé pourquoi elle parlait avec la femme de ménage. La fillette l’a regardé perplexe, ma grand-mère a levé les yeux au ciel et est partie sans rien dire.

     Si vous dites à vos enfants que le monde est beau, ils vous croiront. Si vous leur dites que la différence est un parasite, ils vous croiront aussi.

26 mais 2060 :

            Mon père, je l’ai oublié. Il est mort quand j’avais un an et je ne le connais qu’en photo. D’après ma mère, il avait passé sa vie à vouloir changer les choses. Il a mis tellement d’énergie à vouloir aider les autres qu’il ne voyait pas la maladie grandir en lui ; et ça l’a tué. Quand vous ne savez pas régler vos propres problèmes, n’essayez pas de régler ceux des autres. C’est ce que j’aurais aimé pouvoir lui dire. Il se sentirait sûrement libre de vivre de nos jours.

 Moi, je ne pense pas qu’il faille changer les choses, mais plutôt les gens. Car si notre monde a pris une tournure si parfaite, c’est parce que notre vision du monde a changé.

            Je pense qu’avant, ceux qui lâchaient toute leur haine sur les indésirables souffraient. Ils souffraient et ne s’aimaient pas ; alors ils ne pouvaient pas aimer les autres. Et les victimes de cette souffrance préféraient la plupart du temps ignorer leurs agresseurs. Je ne crois pas que ce soit la bonne méthode. Parce que si vous faites comme si de rien n’était, vous vous mentez à vous-mêmes et ça vous tirera vers le fond. Alors je pense qu’il faut plutôt essayer de comprendre pourquoi on vous veut du mal. Enfin, je dis ça, mais personne n’a jamais déversé sa haine sur moi, alors je ne peux pas vraiment trouver de solution, juste des conseils.

30 mai 2060 :

Parfois, je me dis que tout ça n’est qu’une illusion. Comment se fait-il qu’il ait fallu des milliers d’années à l’humain pour changer ? Pourquoi maintenant ? Il y a des jours, ou plutôt des nuits, je rêve que je me trouve dans un monde  cauchemardesque où les filles portent des jupes roses et les garçons des pantalons bleus, où des centaines de femmes meurent tous les ans sous les coups de leurs maris, où les gens se cachent derrière de faux sourires en disant que tout va bien… je rêve du monde d’avant.

            Mon imagination me joue des tours.

 

Mai 2060 :

            Tout est calme. Il fait une chaleur insupportable pour ce mois de mai ; et aucune brise ne vient faire voler les grains de sable du désert brûlant qui s’étend à perte de vue. Un silence de mort habite cet endroit abandonné de tout espoir, rompu peu à peu par un cliquetis métallique qui s’avance vers le mur où les indésirables sont retenus prisonniers depuis des années. Le bruit se rapproche et la forme d‘un robot se dessine dans le brouillard grisâtre. La machine s’arrête devant une lourde porte d’acier qui se soulève à son passage et se referme dans un bruit sourd, empêchant quiconque d’autre que lui d’entrer ou sortir. Il est chargé de répertorier chaque mort indésirable, jusqu’au jour ultime où le monde sera débarrassé à jamais de la vermine qui y vit depuis trop longtemps. Le même paysage s’offre à lui  de ce côté-ci du mur, excepté quelques arbres. Et des centaines de cadavres éparpillés sur le sol. Tentative de fuite, analyse-t-il, mais ces prisonniers ont été rattrapés par on ne sait quelle erreur dans leur plan, qui, à quelques mètres de la sortie, les a mis face aux batteries d’artillerie camouflées au sommet du mur. Aucun survivant. Le robot continue à avancer et s’arrête au niveau du premier corps. A ses pieds, une jeune fille, allongée sur le dos, les yeux fermés. Ses courts cheveux noirs, coupés à l’aide d’un caillou affuté sont emmêlés, ses joues sont creuses, sa peau sèche, ses ongles crasseux, son corps couvert de blessures par balles et son sang s’écoule autour d’elle. Pourtant, elle aurait pu être jolie si elle n’était pas salie par toutes les horreurs du monde. Cette jeune fille, si proche de la liberté qu’on ne lui avait jamais permis d’avoir, avait cru en l’espoir de pouvoir un jour sortir de sa prison où on l’avait jetée pour « différences perturbatrices pour la société humaine ». Elle, qui avait passé sa vie à essayer d’en trouver le sens ; sa vie, qui n’avait tenu qu’à un fil pendant si longtemps, le fil de ses rêves. Durant toute son existence, elle avait imaginé à quoi pourrait ressembler un monde parfait. Elle y avait cru dur comme fer ; s’était inventé un nom, une famille, une vie. Tout ce qu’elle n’avait jamais eu.

Elle avait aussi essayé de trouver des réponses : pourquoi les avait-on rejetés, pourquoi les appelait-on indésirables, que s’était-il passé dans la tête des gens qui avaient décidé ça ? Elle avait voulu les comprendre, leur pardonner…Mais tout cela n’était que le mirage de la dure réalité qui lui retombait dessus à chaque fois qu’elle regardait le mur qui la séparait du monde réel.

            Le robot arrive devant la jeune fille. A côté d‘elle, un sac à dos en toile usé par le temps s’est ouvert et a vidé son contenu sur le sol. Pas grand-chose : quelques provisions, une bouteille d’eau, des vêtements de rechange, une trousse de secours et un carnet rempli de notes tremblantes pleines d’espoir, écrites avec un crayon qui perd sa mine. Un des bras mécaniques du robot s’approche de la gorge du cadavre pour y scanner la puce électronique qui s’y trouve, placée de manière ingénieuse afin qu’on ne puisse la retirer sans se donner la mort. Un écran apparaît, en suspension dans les airs. Inscrit dessus, les caractéristiques de la jeune fille :

Numéro : 975 641

Age : 17 ans

Indésirable pour : Couleur de peau (miel)