Quiproquo

Quiproquo

Thème : « La torture »

Je me réveillai avec déjà en bouche ce goût amer. Cette sorte de pâte gluante qui vous colle au palais pour vous donner la nausée. Les draps minces étaient posés sur mon corps pour me réchauffer, cependant j’avais l’impression du contraire. Je me dressai sur mon lit, m’asseyant avec difficulté.

J’observai la pièce dans laquelle je me trouvais ainsi, avec incompréhension. Ce sommeil accidentel m’avait réellement dépossédé de ma faculté à reconnaître et à me concentrer. Comment m’étais-je retrouvé ici ? Je me forçais de me rappeler, en vain. Depuis combien de temps étais-je resté ici ? Probablement des heures, certainement trop longtemps. Mon ventre criait famine mais je ne m’en souciais pas. Quelque chose de plus prégnant obsédait mon esprit.

Cette chambre me semblait familière, mais mes souvenirs flous. Etais-je en France, en Australie, en Tchétchénie ? Mon esprit confus, avait peine à s’orienter. Puis, soudain, tout s’éclaircit. Des souvenirs troubles revenaient alors peu à peu. J’entendais des cris qui me semblaient venir de très loin. Des voix rauques comme le cri des corbeaux. Des images noires et indistinctes. Alors, des visages tristes de différentes nationalités m’apparaissaient. Des visages aux regards multiples : doux, curieux, paisibles, vides, mais maussades. D’où venaient-ils ? J’éprouvais de la tristesse et de la pitié à leur égard. Je me disais que je les avais rencontrés lors de voyages à l’étranger, sans doute pour le travail. Soudain la peur me frappa.

Je réalisai  pourquoi que j’étais là.

Je décidai alors de me lever et trébuchai. La nausée, qui jusque-là n’était qu’un arrière-goût, prit le contrôle de tout mon être. Je regardai avec peur la table placée au centre de la pièce. Celle-ci semblait répondre à mon regard avec un air mesquin. En réalité, la table n’était pas la plus effrayante, mais de toute évidence la hache posée sur cette dernière. Je la voyais déjà briller de sa gloire prochaine. Tous les reflets lumineux en son tranchant m’attiraient et me frigorifiaient à la fois. Je pouvais voir mon visage aux traits déformés dans le miroitement de l’objet. Pour moi aussi, je ressentais de la pitié, mais surtout du mépris et de l’inquiétude. Qu’allais-je devenir?

Je me sentais sale et nu. Démuni comme un vieillard. Je tentais de garder la tête froide, de penser à quelque chose d’agréable, de futile, en vain. J’apercevais le ciel gris et monotone d’hiver à travers la mince fente qui servait de fenêtre. Les couleurs autour de moi rehaussaient mon anxiété et ma tristesse : le ciel gris et monotone de l’hiver, les murs et les draps blancs, la table métallisée, la hache aux reflets menaçants… La froideur de la pièce s’associait parfaitement au contexte.

J’évitais du regard un élément fondamental. Je me forçais à me focaliser sur autre chose, mais il m’espionnait lui aussi. J’essayais de ne pas y penser. Cependant tout m’y ramenait : un billot de bois au fond de la chambre était caché dans l’ombre.  Je voulais qu’il soit banni de mon esprit. Quelques taches de sang sec en son sommet apportaient une certaine particularité angoissante à l’objet, comme une signature, comme si cette chose prenait vie. Son impact sur mon être fut radical. J’étais hypnotisé. Mon corps était glacé, et je me demandai un instant si je n’étais pas déjà hors de ce monde. Je détournai le regard, secouant ma tête pour chasser ces idées noires.

On frappa lourdement à la porte.

La nausée prit tout mon être en otage : je tremblais. Je regardai une dernière fois la hache malicieuse. Pendant une fraction de seconde, je crus qu’elle dessinait un sourire sournois. Je me tournai et ouvris la porte. A travers l’encadrement de la porte je n’apercevais que deux silhouettes lugubres. La lumière soudaine troublait ma vue. Il me semblait que la première ombre tremblait légèrement tandis que la deuxième n’était qu’une étrange masse épaisse, immobile. Mes yeux s’adaptaient peu à peu et je distinguais maintenant deux hommes de chair. Ces deux personnages attendaient d’un air intrigué. Le premier homme au teint pâle, semblait ne pas avoir dormi depuis des jours, ses amples cernes étaient la preuve d’une fatigue immense. Son corps maigre, grelottant et aux mains menottées, avançait avec difficulté : il entra. Le second homme, le poussant par l’épaule un peu brutalement le suivait avec insistance. Au contraire du frêle condamné, celui-ci était trapu, petit et tassé. Il possédait une épaisse moustache, qui renforçait son air froid et dur. D’un ton grave il prononça ces mots : « Bourreau, rends ton office. ». « Mon heure est venue », pensai-je.

Je pris donc la hache de mes deux mains.