Bienvenue à la capitale

Bienvenue à la capitale

Thème : « La torture »

Aïe ! Non c’est même pire que ça. Une douleur insoutenable, sans nom qui me traverse et me transperce. Elle me cloue sur place et m’empêche de penser à autre chose qu’à elle encore et encore. Soudain je m’échappe pour quelques instants, quelques courts instants de liberté pour me replonger dans mes souvenirs…

Tachkent, Ouzbékistan, 30 mars 2004, 10 jours plus tôt

Il est près de 23 heures quand j’arrive dans le cinquième bar de la soirée. Il faut dire que Sherzod vient tout juste de fêter ses 20 ans et il en profite ! Pour être tout à fait honnête moi aussi, j’en profite… c’est vrai que ce n’est pas tous les jours que son meilleur ami fête ses 20 ans et pas tous les jours non plus qu’on est dans la capitale…

 

Il est presque minuit et notre tournée des bars n’en finit pas ! Cela fait désormais 5 heures que nous sommes arrivés en ville et nous connaissons déjà presque tous ses bars. On ne tient plus debout et tous autant les uns que les autres nous sommes dans un piteux état.

Il est minuit passé et les rues se vident peu à peu. La nuit est fraîche mais pas assez pour me dégriser. Plus l’heure passe et moins je perçois ce qui m’entoure. J’ai la tête qui tourne et la vision trouble. Devant moi je devine mes amis qui sont eux aussi en mauvais état. Les rares passants s’écartent sur notre passage. Je me sens tomber. Je résiste moins à l’alcool que mes amis ou peut être en ai-je bu plus, je ne sais pas, je ne sais plus. En tout cas je ne me sens plus la force d’avancer. Je m’allonge sur le sol. En réalité je tombe plus que je ne m’allonge. Je n’entends plus mes amis. Ils doivent déjà être loin… Je tombe dans un sommeil de fatigue et d’alcool…

             Brusque retour à la réalité par un coup de matraque bien placé. Mon corps me brûle et il n’est pas un endroit qui ne soit douloureux. Cela fait désormais 10 jours. 10 jours interminables que je croupis ici. 10 jours, un verre d’eau et une infinité de coups que j’attends. 10 jours qu’ils ne me laissent aucun répit, pas même une seconde pour souffler. Au contraire ! Depuis 10 jours les coups, les séances d’interrogatoires et les insultes redoublent d’intensité. On m’interroge, on me demande le nom de mes complices, combien nous étions et quel était notre but. 10 jours qu’ils m’interrogent sur un crime que je n’ai pas commis.

            31 mars 2004, Tachkent, Ouzbékistan, 4h08

Un coup de pied dans le ventre me réveille brutalement. J’ai la respiration hachée et l’esprit confus. Où suis-je ? Ah oui ! La capitale, l’anniversaire, les bars… Tout me revient. Les autres doivent certainement me chercher. Nouveau coup de pied. Des mains m’empoignent et me soulèvent de terre. Je me retrouve sur mes deux pieds sans rien comprendre à ce qui m’arrive. On me passe les menottes. Le contact du fer froid me réveille un peu. Je ne comprends rien. Des menottes ? Pourquoi ? Je monte dans une camionnette. Je suis montré du doigt, dévisagé comme un criminel. On me traite comme un moins que rien. Je pose des questions pour comprendre mais personne ne veut m’expliquer ce qu’il se passe. On ne m’accorde aucun regard. Je ne cherche même plus à comprendre. Je m’endors après l’anniversaire de mon meilleur ami et je me réveille seul, aux mains de la police.

 

De nouveau on me frappe, on m’insulte. On me demande les noms de mes complices, encore. On m’affirme qu’il vaut mieux les dénoncer maintenant, que je souffrirai moins. On me demande d’avouer. Mais d’avouer quoi ? Je vis un cauchemar, un cauchemar depuis 10 jours, un cauchemar qui me semble interminable, infini.

            31 mars 2004, 5h00

Je suis pendu par les poignets à des chaînes, elles-mêmes accrochées au plafond. On ne m’a toujours rien dit. Je ne sais toujours pas de quoi on m’accuse mais j’ai bien l’impression que je ne le saurai jamais. Un homme entre. Il me fait un peu peur. Il a l’air cruel. J’ai le pressentiment qu’il va me faire souffrir. Il m’annonce d’une voix froide et tranchante que je suis un terroriste et qu’il me traitera en tant que tel. Je ne comprends pas mais il ne se donne pas la peine de m’expliquer. Il me dit simplement que son but maintenant est de me faire avouer des noms, les noms de mes complices. Mon cauchemar ne fait alors que commencer…

             Nouveau coup de matraque, nouveau coup de poing. Je n’en peux plus. Alors, à bout de force j’accepte, je dis que je suis coupable de tout, que je suis le seul responsable. Je veux que cela finisse, être jugé, emprisonné qu’importe ! Que cela s’arrête. Alors un nouvel homme entre. Habillé d’un costume ajusté, il se présente comme mon avocat. « Avocat commis d’office ». Il me demande de répéter mes aveux afin de les mettre à l’écrit. Je répète. Une fois mes  »aveux » mis à l’écrit mon avocat s’en va, de même que mon bourreau. Ils me laissent seul. Je replonge une dernière fois dans mes souvenirs…

 

Je me souviens de mon enfance, de ma famille. Des repas tous ensemble et des après-midi à jouer. De mes frères et sœurs, de la dernière fois où je les ai vus. De ma mère qui me fait promettre de rentrer vite, de ne pas faire de bêtises une fois à la capitale. Et de Laziza que j’ai toujours aimée sans vouloir l’avouer…

             La porte claque. Des hommes me détachent pour me repasser aussitôt les menottes. Je remonte dans la camionnette, comme la première fois 10 jours plus tôt. J’arrive devant le tribunal. J’entre. Je vois ma famille, mes parents, ma mère qui pleure. Mon père aussi. Je suis au banc des accusés. Le juge proclame les accusations portées contre moi et je comprends enfin…

Dans la nuit du 30 au 31 mars a eu lieu un attentat à Tachkent. Mes amis sont morts. Mon cousin a été arrêté à quelques rues de là. Mon cousin que je n’ai pas revu depuis des années à cause de ses fréquentations. Il a avoué être coupable et s’est laissé arrêter sans résister. Et moi, retrouvé ivre, en train de dormir non loin de là. Le rapprochement a été rapide : mes amis meurent tous lors d’un attentat et je suis le seul rescapé. Mon cousin est coupable. Je suis donc forcément coupable moi aussi. Trop de choses qui collent, trop d’indices qui se liguent contre moi. Je suis un terroriste condamnable à mort. Je suis un innocent condamné à mort.