Nouvelle écrite par Coline BRUNEL
Thème : Extraction effrénée, droits humains enterrés
La poussière s’infiltrait dans mes poumons à me faire suffoquer. La chaleur était insoutenable. Pieds nus, vêtu d’un vieux short bousillé et d’un débardeur rouge délavé, je creusais de mes mains dans les parois terreuses de la mine de Kamoto, à Kolwezi en République démocratique du Congo. Deux autres garçons grattaient la terre avec moi, dont mon petit frère de sept ans, Gadiel. Nous creusions dans une mine très étroite, pas plus de trois enfants d’environ onze ans pouvaient tenir dedans sans se gêner. De toute façon nous n’étions pas très gros. La plupart des gens qui vivaient, comme nous, dans les bidonvilles du centre de Kolwezi étaient largement en dessous du seuil de pauvreté. C’était pour cela que dès l’âge de sept ans nous devions aller à la mine avec nos parents. Bien sûr, les enfants n’étaient pas payés très cher mais cela apportait tout de même une petite contribution au salaire familial.
Enfin après deux heures à creuser au fond de ce trou, une légère poudre bleutée se détacha de la paroi pour venir se déposer sur le sol dans une délicatesse incroyable. Du cobalt. C’est difficile à croire qu’une chose aussi magnifique puisse engendrer tant de malheurs, tant de maladies et tant de morts. C’est cette sublime abomination qui nous obligeait à être ici, à creuser comme des malades dans des conditions déplorables. Apparemment, dans d’autres pays, les gens en ont besoin, ils ne peuvent pas s’en passer, je crois que le cobalt leur sert à fabriquer des engins électroniques indispensables à leurs vies. Personnellement, la liberté et la sécurité me suffiraient largement.
Après avoir rempli plusieurs sacs de cobalt, il était temps pour nous de remonter à la surface. Le trou était profond de vingt mètres et pour sortir il fallait s’agripper aux boisages et monter à la force des bras. Si nous lâchions, la chute serait forcément fatale, beaucoup de jeunes étaient morts comme cela cette année.
À l’air libre, c’était comme si mes poumons renaissaient de leurs cendres. Mais je ne m’attendais certainement pas à ce qui allait se présenter à moi. Étrangement la mine était déserte. Tout le monde était regroupé vers le mur ouest et s’égosillait contre les gardes armés.
Après avoir aidé Gadiel à remonter, je courus vers l’émeute qui s’était formée. Je me faufilai à travers la foule et…et là…devant moi…un enfant gisait sur le sol, plongé dans un sommeil éternel. Sous le choc, mes jambes se dérobèrent. Devant moi…un petit garçon, âgé de pas plus de dix ans, immobile, avec un regard inexpressif perdu dans le vide à jamais. Sur son front se dessinait un rond rouge sang. Ses parents en larmes sur son corps hurlaient sur un soldat qui les regardait d’un air stoïque. Cela me fit mal au cœur. Mais les gardes commencèrent à perdre patience. Ils nous demandèrent de partir et de rentrer chez nous. Ils ne nous payèrent qu’un pauvre dollar pour six sacs pleins de cobalt, après tant d’efforts fournis c’était décevant. Gadiel accroché à ma jambe, les yeux mouillés, observait l’enfant, le cœur serré.
Une fois que je fus rentré, mes parents m’expliquèrent le désastre. Le jeune garçon s’appelait Souverain, il avait tenté d’escalader le mur ouest de la mine pour voler du minerai. Sûrement dans l’espoir de le revendre à des trafiquants. Les gardes l’avaient remarqué et l’avaient tiré à vue. J’étais désemparé, ces gardes n’avaient-ils donc aucun cœur ? Comment avaient-ils pu tuer un enfant comme si de rien n’était ? C’était vraiment inhumain !!! J’allai me coucher directement, il était déjà tard et j’étais épuisé. La mine se trouvait tout de même à une heure de marche. De ses yeux funestes, le jeune décédé me regardait avec désarroi. Il me répétait que je devais faire attention, que je devais partir tant que j’en avais encore le temps. Moi, j’étais là je ne pouvais rien faire, si ce n’était l’écouter et le réconforter. Tout à coup, le visage de l’enfant se transforma en celui de mon petit frère. Cette image me fit froid dans le dos, mon cœur battait la chamade et…je me réveillai. Je transpirais comme un dingue et peinais à respirer mais ce n’était qu’un cauchemar, un cauchemar…
Mes parents disaient souvent que j’étais un gentil garçon, trop gentil même. J’ai toujours été très altruiste avec les gens qui m’entouraient. La fraternité, la solidarité, l’entraide ont toujours été pour moi les critères les plus importants pour une société parfaite. Mais en fin de compte je crois que ces éléments échappent à pas mal de gens. Je m’appelle Imany, mon prénom signifie « espoir » et je suis fier de le porter, enfin des fois c’est plutôt lui qui me porte. A chaque fois que je suis triste, je me rappelle que je suis l’espoir et que je dois le transmettre à tout le monde car une lumière jaillit toujours au bout du tunnel. Même si parfois on ne pouvait rien faire et cela me brisait le cœur. Et là malheureusement c’était le cas pour Souverain. Ses parents pourraient porter plainte mais pour cela il fallait de l’argent et ici personne n’en avait. Une citation que j’aimais particulièrement dit : « L’espoir fait vivre » et je pense que c’était effectivement notre situation, nous vivions chaque jour avec l’espoir que tout cela change ; cependant, l’espoir a peut-être tué plus de personnes que la mort elle-même.
Le lendemain matin, la mine était d’un calme déconcertant. L’évènement passé laissait en chacun de nous une peine indélébile. Mais nous devions travailler, alors tout le monde était présent et nous creusions, le cœur serré, dans la poussière irrespirable.
Cet évènement avait eu lieu huit ans auparavant, mais il me hante toujours. Entre temps j’ai appris l’existence de la Déclaration Universelle des Droits Humains sortie en 1948. Et il faut dire que dans la mine de Kamoto à Kolwezi la plupart de ces droits humains étaient totalement ignorés, comme l’article trois par exemple : « Tout individu a droit à la vie, à la liberté et à la sûreté de sa personne ». « A la sûreté de sa personne », ça…ça me faisait bizarre.
Aujourd’hui j’ai vingt-quatre ans et j’ai rejoint une association humanitaire qui s’appelle l’UNICEF. Elle protège les droits des enfants et les aide à avoir une vie meilleure. J’adore faire des interventions auprès d’eux, ils sont si vulnérables dans ce monde répugnant et plein de rage. Je vais me battre pour eux et je n’arrêterai jamais de me battre, parce que, moi je la vois, la lumière au bout du tunnel et je suis persuadé que le monde changera un beau jour, parce que, moi, j’ai encore foi en l’humanité et je n’arrêterai jamais d’y croire. Je suis d’ailleurs peut-être le seul mais ce qui est sûr c’est que j’aiderai le plus de monde possible à l’atteindre, cette fameuse lumière. Car je m’appelle Imaki, autrement dit « l’espoir » en personne.
Ce récit est inspiré de faits réels. Alors, la prochaine fois que tu regarderas ton téléphone, tu te diras qu’il y a du cobalt dedans, pense à Imaki, à Gadiel et surtout à Souverain.
Rencontres Plumes Rebelles