Les noms gardés pour ne jamais les oublier

Nouvelle écrite par Alicia LEHMANN

Thème : Juger, condamner, certes…mais comment apaiser, reconstruire durablement ? 

 

Ils avaient d’abord commencé par effacer les noms. Sur les portes, dans les registres, sur les pierres. Les lettres étaient grattées à la lame, brûlées ou simplement rayées d’un trait noir. Les corps suivaient, mais toujours après les noms. Car un homme sans nom disparaît plus rapidement.

Chaque matin, Elias se levait avant l’aube. Il marchait vers le camp, son carnet serré contre sa poitrine. À l’intérieur, des pages et des pages de noms écrits à l’encre bleue, parfois tremblante, parfois pleine de colère. Des prénoms d’enfants, des noms anciens, des surnoms chuchotés par des mères avant que les cris ne viennent tout couvrir.

Il n’avait pas d’arme. Juste un crayon.

On lui avait dit que c’était inutile. Que noter ne sauverait personne. Que la terre engloutirait tout, comme toujours. Mais Elias continuait d’écrire quand même. Il écrivait pendant que les maisons étaient en train de brûler.

Il écrivait pendant que les cortèges passaient. Il écrivait pendant que le monde détournait le regard, parlant de conflits, de tensions, de mots propres pour des morts sales.

Parfois, quelqu’un lui murmurait son nom avant de disparaître.

Parfois, il le trouvait gravé sur un mur.

Parfois, il ne restait rien qu’un regard silencieux.

Alors il écrivait : Je t’ai vu. Tu as existé.

Lorsque les soldats arrivèrent pour lui, ils rirent de son carnet. Tu penses que ça servira à quelque chose ?

Elias ne répondit pas.

On retrouva le carnet bien plus tard, intact, passé de main en main, traversant les frontières, traduit et archivé, devant des tribunaux. Les noms devinrent des preuves. Les preuves se transformèrent en accusations.

Et parfois ces accusations donnèrent lieu à une forme de justice.

Et sur la dernière page, quelqu’un avait ajouté une ligne dans une écriture inconnue :

Elias

Alors qu’il n’avait jamais inscrit son prénom, quand il le pouvait encore.