Nouvelle écrite par Sibylle DOUILLET
Thème : Réduire les moyens dédiés à la culture : facteur de discrimination, atteinte aux droits humains.
12 novembre 2167
Je n’ai que très peu de temps pour écrire. S’ils découvrent ce que j’ai en ma possession, je risque la mort.
Maman m’a offert ce carnet pour mon seizième anniversaire. Elle dit que je saurai en faire bon usage. J’ai appris à lire et à écrire avec ma mère, cachées sous ma couette, à l’abri des regards indiscrets.
Je ne sais pas trop quoi écrire, elle m’a dit de raconter mon quotidien, mes rêves, mes envies, et commencer par me présenter. Je m’appelle Noraa, j’ai 15 ans, je vis à Neovox, dans la banlieue de la cité. Ma mère, Maryanne, est vendeuse dans une petite boutique en ville, je ne connais pas mon père…
15 novembre 2167
Les journées à la maison sont longues. Les enfants jouent dans la rue, surveillés de près par les policiers. On m’a dit qu’ils surveillaient nos activités. Ils craignent « l’échange du savoir ». Je ne sais pas exactement de quoi il s’agit mais j’ai régulièrement entendu les mots « livre » ou « manuscrit » au cours des conversations téléphoniques mensuelles entre ma mère et ma grand-mère.
18 novembre 2167
On raconte que c’est à cause d’un homme, Kaal Varen je crois. Je ne sais pas grand-chose de lui, les informations sont assez restreintes. Nous n’avons accès qu’à un nombre limité d’informations, y compris à son sujet. Tout ce que je sais c’est que c’est lui qui a instauré « L’Ordre », une idée qui a pour but de revenir à un état humain « pur », sans histoire, ni mémoire. Ma mère le hait, mais refuse de m’en parler. Il a réussi à manipuler l’opinion publique, en imposant sa dictature et son idéologie.
On toque à la porte de la maison, sûrement la vérification hebdomadaire. Ces hommes sont payés pour fouiller et traquer toute forme d’informations non-conformes aux règles. On y trouve des livres, des films, des CD, ou certaines œuvres d’art. Bien sûr, l’objet lui-même n’est pas interdit, c’est ce qu’il pourrait contenir qui les intéresse.
19 novembre 2167
Ils ont arrêté maman.
Tout s’est passé très vite. Quand j’ai entendu ses cris mêlés à ceux des policiers, j’ai rapidement compris que quelque chose n’allait pas. Je suis descendue à la cuisine, mon carnet précautionneusement dissimulé sous une latte de parquet. L’un d’eux tenait fermement ma mère, tandis que les deux autres inspectaient l’objet en question, lâchement posé sur la table. Il s’agissait d’un manteau de fourrure, semblable à ceux que possède ma mère, qu’on avait sauvagement découpé puis lâché sur la table. On pouvait apercevoir des bouts de papier blancs, quoiqu’un peu jaunis par les années. Il s’agissait en fait d’un livre qui avait été démonté puis cousu dans la doublure du tissu. Un livre, cela faisait longtemps que je n’en avais pas vu. Les seuls accessibles ne contiennent que de simples images, ayant pour but de « divertir » le lecteur, sans lettres, vides de sens ou d’émotion.
Ils l’ont emmenée sous prétexte d’une « vérification approfondie ». Je ne comprenais pas. Pas plus que ce que maman m’a crié avant de partir :
« Ils craignent les livres, mais surtout la chaleur et ce qu’elle peut révéler »
20 novembre 2167
Je me retrouve seule pour la première fois. La maison est vide et froide. Impossible d’appeler qui que ce soit. Le téléphone étant censuré, nous ne pouvons appeler qu’une fois par mois, et malheureusement pour moi notre unique appel était attribué au 10 novembre pour ce mois-ci…
« Ils craignent les livres, mais surtout la chaleur et ce qu’elle peut révéler ».
Il ne m’a pas fallu beaucoup de temps pour comprendre de quoi il s’agissait.
J’ai donc pris un a un le peu de livres que nous possédons, et passé chaque page à la chaleur d’une bougie. Je voyais des regards désapprobateurs de Kaal Varen représentés sur chaque couverture, un sourire faux affiché sur le visage. Je ressentais sa lourde présence même en sachant qu’il ne s’agissait que d’une simple illustration.
Mais rien. La chaleur n’a fait que noircir quelques coins de pages.
Je n’arrive pas à comprendre et ça m’énerve.
23 novembre 2167
Je n’ai pas eu beaucoup de temps pour écrire ces derniers jours à cause de la fièvre. Ici, impossible de se soigner, L’Ordre a interdit toute forme d’étude, incluant évidemment la médecine. Maman n’est toujours pas revenue. Je me demande ce qu’ils ont fait d’elle.
26 novembre 2167
Mon carnet tout près de moi, je suis restée au lit pendant trois jours. Et c’est là que j’ai vu.
Mon corps fiévreux a chauffé sa couverture. Mon carnet, de couleur vert sapin, a pris une tout autre teinte tirant vers le marron. J’ai rapidement oublié ma fébrilité. Une bougie à la main et mon carnet dans l’autre, je vois à travers les pages se révéler sa véritable utilité. Des poèmes, des fragments d’Histoire que je peine à lire, ou même quelques reproductions d’œuvres d’art. Un vrai trésor de culture.
N’importe qui risque la mort avec un tel objet en sa possession…
27 novembre 2167
L’Architecte ment. Au travers de ma lecture, j’ai découvert que Kaal Varen, ancien historien, pensait que la culture menait inévitablement à la guerre. Il a effacé les anciens conflits qui façonnaient notre histoire, les religions, des convictions en lesquelles les hommes croyaient. Il a compris la richesse que représentait la culture, et l’inévitable enjeu de son utilisation. En brûlant les bibliothèques, fermant les écoles, triant toutes formes d’informations, il a fini par obtenir ce qu’il a toujours souhaité : le pouvoir. Nous vivons isolés, refermés sur nous-mêmes, violents, mais surtout vides, vides d’émotions, vides de savoir, vides de sens critique.
15 juillet 2168
Maman n’est jamais revenue.
Il m’a fallu du temps avant de pouvoir réécrire à nouveau. Suite à ma découverte, il m’était tout simplement impossible de rester chez moi, impuissante. Je suis donc sortie pour les trouver. Mon carnet à la main, comme me l’avait prescrit ma mère dans sa lettre dissimulée dans la froideur des pages.
En vérité, c’est eux qui m’ont trouvée. Les Veilleurs, gardiens de la culture, forment un groupe de résistants qui se battent dans l’ombre. Maman en faisait partie. Ils sont le souffle de la culture quand elle faiblit et manque de s’étouffer.
Une femme m’a reconnue, ou plutôt a reconnu le carnet. Elle m’a guidée jusqu’à eux, et là j’ai su.
Ce carnet n’est pas simplement un livre interdit, il ne représente qu’un maillon d’un « tout » bien plus grand. Chaque carnet est différent, ne contient qu’une partie du savoir. La culture est une mémoire collective. Elle ne survit que lorsqu’elle est partagée.
16 juillet 2168
Ils m’ont dit de ne plus écrire sur moi, mais sur nous. Ce carnet ne m’appartient plus. Mais m’a-t-il déjà appartenu ?
Nous ne serions pas ce que nous sommes sans la culture, sans nos guerres ou nos différences. Le savoir est quelque chose qui se transmet, se partage. Nous priver de son accès serait comme fermer les yeux, vivre dans le noir alors que la lumière existe. C’est un droit, sans lequel nous n’avons d’autre possibilité que de nous replier sur nous-mêmes, d’uniformiser nos pensées et nos convictions. La culture rassemble, nous permet de grandir, de s’affirmer, d’accepter nos différences. Elle fait partie de nous, forge les bases d’une société, et fixe les règles d’un savoir vivre en collectivité, dans le respect et la tolérance de l’autre.
Et parce que nous considérons que la culture fait partie de nos droits, nous nous battrons jusqu’au bout pour la faire circuler. Que nos carnets soient des lieux de passage plutôt que de refuge. Il est temps de rétablir l’Histoire, occultée par des années de mensonges et de censure.
Je m’appelle Noraa, j’ai 16 ans, et si tu lis ces mots, c’est que nous avons gagné.
A tous ceux qui se sont battus dans l’ombre pour leurs droits et leur liberté.
Rencontres Plumes Rebelles