Brouillon auto

Nouvelle de Pénélope CASTRO

Thème :  Réduire les moyens dédiés à la culture : facteur de discrimination, atteinte aux droits humains

 

La fumée me brûle les poumons, mais je cours. La bibliothèque flambe derrière moi. Les flammes se découpent dans la nuit, mais je ne m’arrête pas. Je dois courir. Je serre contre moi un paquet. Je dois le protéger quoi qu’il en coûte. Pour Lydia, Jiyū et…

Je cours. Loin. J’abandonne derrière moi mes amis sans savoir s’ils ont pu sortir du bâtiment à temps. Je dois le protéger…

 

Je remets consciencieusement la latte du plancher en place. J’attrape machinalement mon sac à pain et mon porte-monnaie sur la table de la cuisine et quitte mon appartement. La clef tourne deux fois dans la serrure et finit dans ma poche. En descendant les quatre étages qui me séparent de l’extérieur, je maudis encore une fois l’ascenseur en panne depuis deux ans.

Je sors au 6 Grand Rue, la boulangerie est au 40. J’avance d’un pas mesuré, ni trop rapide ni trop lent. À l’image des autres passants, je ne laisse rien paraître sur mon visage.

 

Je passe devant le 18 Grand Rue. Un bâtiment délabré où l’on peut encore déchiffrer « Théâtre National ». Il fut un temps où il rayonnait, des affiches colorées couvrant son entrée. C’était il y a si longtemps… je me souviens de mon enfance, mes parents m’y emmenaient tous les vendredis soir.

Un jour, au prétexte de faire des économies, l’État a totalement cessé de le financer. Le théâtre a tenu quelques années grâce aux dons des habitués, avant de tomber en ruine et de fermer définitivement. D’autres piétons me dépassent dans l’indifférence la plus totale. Je serre les poings et continue mon chemin. Penser à tout cela va me rappeler de mauvais souvenirs.

En passant devant le kiosque à journaux, j’aperçois à l’autre bout de la rue, sur le trottoir d’en face, un étudiant qui brandit une pancarte où il est écrit en énorme :

« 25 Grand Rue

 On ne peut plus taire le drame »

Il hurle ce slogan à tue-tête en descendant le boulevard dans le sens inverse. Cette vision me ramène des décennies en arrière…

Je devais être au lycée, ou en études supérieures… C’était une époque où tout m’était encore possible. J’avais le rêve de découvrir le monde avec mon ami de toujours… Je refuse de penser à son nom. La nostalgie me frappe de plein fouet. Nous avons passé tellement de temps ensemble. Je maudis mes souvenirs et cette culpabilité insupportable qui refont surface. Cette époque est révolue et je pensais l’avoir oubliée.

J’arrive enfin à la boulangerie, l’étudiant est désormais presque à mon niveau. Personne ne semble le voir à part moi. Je croise son regard quelques instants, mais me détourne et m’engouffre dans la boutique. L’odeur du pain chaud vient flatter mes narines et les viennoiseries me mettent l’eau à la bouche. Il y a un certain nombre de personnes avant moi. Je prends mon mal en patience en repensant aux yeux de l’étudiant. J’y ai vu la même rage et révolte que dans ceux de mon ami…

« Colin »

Le client devant moi se retourne étonné. Ce nom m’a échappé à voix haute. Je détourne l’attention de l’homme en lui indiquant que c’est à son tour d’être servi. Je me déteste d’avoir prononcé ce nom. Il fait partie des fantômes du passé que j’espérais oublier.

J’achète une baguette parfaitement dorée et ressors de la boulangerie.  

De l’autre côté de la rue, l’Impasse de la Liberté me semble encore plus sinistre qu’à l’habitude. Elle mène au Ministère de la Tranquillité Publique. Des brides de mon passé me reviennent en mémoire.

Jiyū… ses chansons… son engagement… sa copine… Lydia et sa bibliothèque… Le 25 Grand Rue.

Je dois retourner là-bas. À cette adresse qui n’existe pas et qui n’a jamais existé.

J’aperçois au loin les grilles sinistres du 25 Grand Rue. Le passage des voitures saccade ma vision, mais je continue de fixer l’autre côté de la rue. C’est ici que tout a basculé. En une nuit, ma vie a changé à jamais. Nous nous étions réunis, cherchant un moyen de sauver tous nos livres face aux coupes budgétaires. Nous avions prévu une action de grande envergure. Mais un incendie s’est déclaré, nous piégeant. Lydia a attrapé un livre qu’elle devait restaurer et me l’a confié. Elle m’a fait promettre de le protéger au péril de ma vie avant de disparaître dans la fumée. Son amour pour les livres n’avait aucune limite, elle voulait en sauver le plus possible de l’appétit des flammes. Nous sommes tous partis dans une direction différente. Juste avant de nous quitter, Colin m’a lancé ses derniers mots :

« Si jamais je ne m’en sors pas, ne m’oublie pas. »

Il ne m’a pas laissé le temps de répondre et est parti de son côté.

J’ai finalement été le seul rescapé. Il s’agissait d’un simple accident, le mauvais état des locaux avait fait le reste. Le gouvernement que nous combattions avec autant de ferveur a tu ce drame. L’argent qu’il avait retiré à la culture et investi dans la sécurité a coûté la vie à mes amis.

Ils ont alors disparu, leur existence a été effacée. Ainsi, cet incendie n’a fait aucune victime aux yeux de l’administration. Aujourd’hui, le 25 Grand Rue n’est pas et n’a jamais été. Rayé de l’histoire.

J’aurais aimé quitter cette ville, mais je ne pouvais m’éloigner de la bibliothèque. J’ai continué ma vie, comme si de rien n’était. Je me suis accommodé à ce monde si différent de celui que je défendais.

Il est temps pour moi de me réveiller ! Il a fallu qu’un étudiant se soulève, pour que je comprenne que je dois prendre mes responsabilités. Je vais le rejoindre dans sa manifestation, et en nous voyant, d’autres personnes se joindront à nous ! La culture renaîtra de ses cendres !

Je m’élance, courant presque sur le trottoir…

 

Sa pancarte gît dans le caniveau, deux Miliciens s’occupant à la réduire en miette. Leurs complices traînent l’étudiant, dans leur sinistre fourgon. Il m’aperçoit et tente d’intercepter mon regard. Je me détourne sans même croiser le sien.

Mon enthousiasme est retombé et je tente de calmer les battements de mon cœur. Sans faire attention aux autres passants qui continuent leur chemin, les Miliciens s’engouffrent à leur tour dans le fourgon et s’éloignent rapidement. Je reste un certain temps à fixer les restes de la pancarte, déjà dispersés dans le caniveau. Je dois me calmer. L’heure de la lutte est terminée. Aucun passant n’est venu en aide à cet étudiant. Si j’ai changé de vie, ce n’est pas pour répéter mes erreurs passées.

Je rentre au ralenti dans mon immeuble, les visages de mes amis disparus et de l’étudiant dansent dans mon esprit. Je monte les quatre étages sans penser à maudire la panne prolongée de l’ascenseur. Je tourne la clef dans la serrure et m’engouffre dans mon appartement. Je lance mon sac à pain et mon porte-monnaie sur la table de la cuisine et me précipite dans le salon. Je déplace la latte du plancher et révèle une petite cavité. J’y attrape en tremblant une enveloppe kraft et l’ouvre. J’en sors le livre plus qu’abîmé. Les pages ont jauni et le plastique qui le couvre tombe en lambeau. Sur la première page, je contemple avec émotion le tampon où il est inscrit « Bibliothèque municipale, 25 Grand Rue ». Mes amis ont donné leur vie pour ce livre. Un simple livre de la bibliothèque, attrapé à la va-vite dans notre fuite : La Peste d’Albert Camus.

Je ne peux plus le garder avec moi. Sinon je finirai comme Lydia, Jiyū, Colin et l’étudiant. Je refuse d’être effacé. Cette dernière trace de culture libre aurait dû brûler ce jour-là. Si j’avais une cheminée, je l’aurais fait disparaître sur le champ.

Faute de mieux, je le remets dans son enveloppe et sors en trombe de l’appartement. Je descends jusqu’au sous-sol où se trouve le local poubelle. J’enfourne dans l’une d’elle mon paquet. J’abandonne ici les dernières traces de ma vie passée. J’enterre pour de bon les fantômes qui me hantent.

Une vie sans lutte est bien plus tranquille. Adieu littérature d’idée. Adieu musique engagée. Adieu Lydia, Jiyū et Colin. Votre combat était noble mais vain.

Demain matin, les éboueurs entraîneront la dernière preuve qu’un jour, la culture existait et était aimée.

Je retourne dans mon appartement, m’installe sur le canapé et allume la télévision. Je me laisse entraîner dans l’émission et oublie enfin Colin et les autres.

 

Deux petites mains fouillent une poubelle. Elles ont faim et cherchent désespérément un peu de quoi remplir leur estomac. Elles attrapent une vieille enveloppe en papier kraft. Intriguées, les petites mains la déchirent révélant une couverture cartonnée. Deux yeux déchiffrent avec peine le titre : La Peste.