Nouvelle écrite par Matthieu AUMONIER et Apolline MONTI
Thème : Réduire les moyens dédiés à la culture : facteur de discrimination, atteinte aux droits humains.
La nuit était tombée, lourde et opaque, lorsque la voiture ralentit pour me déposer devant le Capitole, l’unique salle d’informations hebdomadaires de l’île. Mon père m’avait demandé de l’y rejoindre avant la réunion afin de m’enseigner les fondements de son métier, un rôle auquel je suis destinée, conformément aux lois de notre pays.
« Bonsoir, ma fille. Aujourd’hui, tu vas m’accompagner pour mon discours. Regarde bien la fermeté avec laquelle je m’exprime : tu comprendras le chemin qu’il te reste à parcourir pour me succéder à la tête de notre pays. » Il me laisse avec son secrétaire, aux côtés duquel j’assiste à ma première conférence.
Debout en coulisses, je l’observe se lever et s’avancer vers le pupitre où il commence à parler. Je suis impressionnée par cet orateur applaudi et aimé qui n’est autre que mon père. Il fait montre d’une telle conviction, d’un tel entrain qu’on ne peut qu’adhérer à ses paroles. Il soutient l’importance de l’unité de notre peuple afin de nous protéger du reste du monde et de faire prospérer notre économie. Ainsi, le profit doit être l’unique préoccupation de chacun dans l’intérêt de la nation. Nous devons travailler pour notre patrie qui est notre véritable famille !
A la fin de la conférence, je retrouve mon père préoccupé en compagnie de deux hommes au regard effrayant. “Des anarchistes se sont réfugiés au sud… ils ont constitué une bibliothèque à notre nez et à notre barbe ! “. Mon père rétorque sèchement : “ Brûlez-moi ça ! Faites vite ! Inutile de laisser se propager cette idée au sein de cette racaille ! Et envoyez-les dans un camp de désintoxication ! ”
Je suis abasourdie ! Ils parlent de réalités inconnues pour moi : une bibliothèque ? Des camps ? Je savais déjà que les livres étaient interdits car inutiles mais les brûler ou enfermer leurs détenteurs m’interroge sur ces moyens radicaux employés pour les éradiquer. Que peuvent donc contenir les livres pour être considérés comme si dangereux ? Aussi grande que soit mon admiration pour mon père, un doute s’insinue en moi.
Une fois rentrée, je n’allume pas la télé pour regarder ma série habituelle, je m’assois et laisse l’ennui m’envahir. Je découvre alors une sensation nouvelle : ma pensée vagabonde… une angoisse m’envahit, que me reste-t-il du passé, de ma vie ? Je n’ai aucun souvenir marquant, seulement des plaisirs présents qui me semblent désormais futiles.
C’est peut-être pourquoi j’ai l’envie d’imaginer une histoire, mais pas celle de mes séries qui sont toujours animées des mêmes rebondissements. Mon histoire sera différente mais pour qu’elle soit divertissante, je dois me laisser surprendre au fur et à mesure de son déroulement, je ne dois pas penser directement à la fin. Je commence donc à planter le décor : je jouerai le rôle du personnage principal et réinventerai ma vie en y incorporant des éléments palpitants. Ne sachant comment commencer, je vais d’abord réfléchir à ce qui me définit et le reste viendra naturellement.
Je m’appelle Aramys, je suis une femme. J’habite sur l’île, mon pays, j’ai 17 ans.
Cette phrase résonne étrangement en moi. C’était la première fois que je me définissais autrement que par mon utilité future. D’ordinaire, on me rappelait ce que je devais devenir, jamais ce que j’étais. Future dirigeante. Maillon d’une chaîne parfaitement huilée.
Dans l’histoire que j’invente, pourtant, je suis quelqu’un d’autre. Une personne capable de choisir, de douter, de ressentir. Des images prennent forme dans mon esprit : des paysages inconnus, des visages aux expressions complexes, des émotions que je n’ai jamais éprouvées. Une chaleur étrange m’envahit. Est-ce cela, réfléchir ?
Les jours suivants, ce besoin devient une obsession. Dès que je rentre, j’éteins l’écran. Les rires enregistrés des séries, leurs intrigues répétitives me donnent maintenant la nausée. Je ne songe plus qu’à poursuivre mon histoire intérieure. Elle s’étoffe malgré moi. Les personnages agissent parfois à mon encontre, comme s’ils avaient leur propre volonté. Je découvre l’imprévu, le doute, le conflit.
Cependant ce plaisir nouveau est rapidement teinté de culpabilité. Trop penser est inutile, voire dangereux, la pensée détourne du travail. Le travail est sacré. Notre île a prospéré parce que chacun est resté à sa place, discipliné, productif. La culture ou l’art, pire encore, ramollissent l’esprit, affaiblissent la nation. Et pourtant, je sens que quelque chose en moi s’éveille, et que l’éteindre sera désormais impossible.
Une nuit, incapable de trouver le sommeil, je me lève et erre dans la maison silencieuse. Les couloirs me semblent différents, comme si je les découvrais pour la première fois. Mes pas me conduisent jusqu’au bureau de mon père, la pièce qui m’a toujours été interdite.
Je reste immobile quelques secondes, le cœur battant devant la porte…J’entre.
L’air y est plus froid, chargé d’une odeur de métal et de poussière. Des écrans noirs tapissent les murs, parfaitement alignés, au centre trône un immense bureau. Mon regard, attiré par un tiroir resté entrouvert aperçoit sous des dossiers officiels un objet que je n’ai vu auparavant qu’en illustration propagandiste : un carnet.
Un vrai carnet.
La couverture est usée, le cuir craquelé, comme s’il avait traversé le temps. Mes mains tremblent lorsque je l’ouvre avec précaution. Les pages jaunies sont entièrement vierges. Sans réfléchir, je prends un stylo dans le tiroir. Cet objet banal que je n’ai jamais utilisé autrement que pour signer des documents. Je pose sa pointe sur le papier. Le silence autour de moi devient lourd, solennel.
Et j’écris. Le grattement de la pointe me fait l’effet d’un vacarme assourdissant.
« Je m’appelle Aramys, j’ai 17 ans et ceci est mon histoire. »
Les mots coulent presque malgré moi. J’écris ce que je vois, ce que je ressens, ce que je n’ai jamais osé penser. À mesure que les pages se remplissent, quelque chose se libère en moi. Je ne suis plus seulement la fille d’un homme puissant. J’existe.
Je comprends alors pourquoi les livres sont dangereux, ils permettent de penser par soi-même, d’avoir une voix. Et une fois que cette voix est réveillée, il devient impossible de la faire taire.
Deux ans plus tard, j’écris dans ma chambre, paisible, convaincue que mon père se trouve encore au Capitole. Un fracas sec. La porte qui s’ouvre brutalement. Je sursaute.
Il est là.
Sa présence emplit la pièce d’une tension palpable. Son regard glisse immédiatement vers mon bureau, puis s’arrête sur le carnet ouvert. Le temps semble figé pour toujours.
Il s’approche lentement, saisit l’objet interdit et se met à lire.
Chaque ligne qu’il parcourt semble creuser davantage son visage. Ses mâchoires se contractent, ses traits se durcissent. Je n’ai jamais vu cet homme si sûr de lui en public perdre ainsi contenance.
– “Qu’est-ce que c’est que ça ?” souffle-t-il, la voix tremblante de rage.
Je reste muette. Les mots, d’ordinaire si faciles à coucher sur le papier, m’ont abandonnée.
Il tourne les pages avec violence, comme s’il voulait effacer ce qu’elles contiennent, puis ses poings se serrent.
Dans un geste brusque, il frappe violemment le mur derrière moi.
Le choc résonne dans toute la maison.
Je sens l’effroi me traverser de part en part.
– “Tu as écrit… reprit-il, haletant. Tu as osé penser !”
Sa respiration se fait irrégulière. Sa main se porte à sa poitrine.
Je crois d’abord à un accès de colère de plus, mais son visage a perdu toute couleur. Le carnet lui échappe des mains et tombe au sol dans un bruit sourd.
– “Père ? murmuré-je, avançant d’un pas.”
Il chancelle. Ses jambes semblèrent le trahissent.
Il tente de s’agripper au bord du bureau, mais s’effondre lourdement.
Le silence qui suit est assourdissant.
Je me précipite vers lui, incapable de comprendre ce qui se passe. Son regard s’est figé, sa poitrine se soulève encore une fois. Puis, plus rien.
Quelques minutes plus tard, il est déclaré mort. Crise cardiaque. On a évoqué un surmenage, un homme trop dévoué à sa nation. Personne n’a su pour le carnet.
Les jours suivants se déroulent comme dans un brouillard. Funérailles nationales. Discours préparés par d’autres. Louanges mécaniques. Je joue le rôle attendu, docile, silencieuse.
Mais chaque nuit, je reprends le carnet. Je termine ce que j’ai commencé.
Il est finalement temps pour moi de prendre la relève de mon père. Il est mort il y a deux semaines, au moment même où je posais le dernier mot de mon quatrième livre.
C’est aujourd’hui que je présente ma première conférence. Elle commence ainsi :
-“Bonsoir à tous ! Je suis devant vous aujourd’hui en tant que nouvelle dirigeante de l’île. Sous mon ère, préparez-vous à de grands changements, les camps de désintoxication seront désormais fermés, les livres seront réintroduits, les langues étrangères seront enseignées, les musées et les théâtres réouvriront leurs portes. Ces mesures sont prises afin de nous ouvrir au reste du monde et ainsi d’enrichir notre pays de connaissances pour développer notre réflexion et pour mieux servir notre pays. Elles seront effectives dès le mois prochain. Je réformerai ensuite le gouvernement et mettrai fin à la dynastie ; je proclamerai l’ouverture d’une campagne d’élections afin que le peuple choisisse son représentant. De ce fait, chacun sera libre de se présenter et de faire campagne.”
A l’issue de celle-ci, dans une clameur d’incompréhension, j’annonce ma démission.
A présent, je suis désormais libre d’éditer et d’écrire à mon gré et je ne compte pas me priver de ce droit.
Rencontres Plumes Rebelles