Nouvelle écrite par Loëva Lavigne
Thème : Extraction effrénée, droits humains enterrés.
Je ne sens plus la terre sous mes pieds.
Tout semble flotter autour de moi. J’essaie d’appeler mon oncle, mais aucun son ne sort de ma bouche. On dit qu’on voit notre vie défiler avant de mourir, mais moi je ne vois rien. Je ne vois rien à part mes amis tomber un par un devant moi, ma vision devenir floue. Ma tête heurte le sol. Je me suis toujours demandé ce que ça fait de mourir, si j’allais partir paisiblement. Je m’attendais à être envahie par un calme profond, mais seule la colère grandit en moi. Une colère indescriptible. Je sais que quelque chose vient de se briser. Peut-être moi, peut-être la terre de mes ancêtres, peut-être le monde.
Je sens une traînée de sang couler le long de mon front. Alors je revois ma rivière, la Ouenghi, qui coulait au pied de ma maison quand j’étais petite. Je me revois tremper mes doigts dedans le matin, sentir le froid de l’eau m’envahir et la main de ma grand-mère dans mon dos.
« C’est la peau de nos ancêtres, disait-elle, ils nous caressent quand on respecte le silence des lieux. »
Aujourd’hui, la rivière porte une bien triste couleur de rouille. Les gens de la mine nous disent que ce n’est rien, juste la terre retournée par les machines qui s’évacue par la rivière.
Mais moi, je sais que la Terre ne saigne jamais sans raison.
Je revois la colline, où mes frères et moi grimpions pour voir nos cerfs-volants flotter et écouter le vent. Un vent qui nous connaissait tous et que nous connaissions, mais maintenant il se perd dans le bruit des camions et des foreuses qui tournent à plein régime.
Autour de moi, je peux sentir des personnes courir. Certains tombent encore, d’autres lèvent les bras pour se protéger de la fumée, des tirs et de tout ce que l’on ne voit pas. Des voix crient mon nom, je voudrais répondre, rentrer chez moi, près de ma famille, je le voudrais vraiment mais j’en suis incapable. De toute façon, je ne sais plus où c’est, chez moi. Les bidonvilles de la banlieue de Nouméa, ceux dans lesquels on nous a fait déménager après l’arrivée de la mine, ne seront jamais comparables à ma terre Kanak.
Tout devient noir. Noir comme la fumée autour de la mine de nickel d’à côté de ma rivière. Noir comme celle d’à côté et toutes celles qui ont envahi nos terres.
Je voudrais y retourner, encore essayer de changer les choses, je voudrais rouvrir les yeux.
Alors des images s’imposent. Des images violentes comme des images agréables, douces et amères à la fois. C’était hier, ou le jour d’avant, je ne m’en souviens pas clairement.
Ils avaient organisé une réunion entre les habitants du lit de la rivière et les responsables de la mine. Pour “discuter” ils avaient dit, mais chacun d’entre nous savait que rien ne bougerait. Cela faisait des années que nos voix se heurtaient aux portes fermées, et qu’on nous demandait d’être patients.
De retour au bidonville, les doyens préparaient des banderoles, avec l’aide des enfants. Certains représentaient la colline, d’autres notre rivière.
Quand l’heure arriva, nous sommes tous descendus vers la route, en direction de la ville.
Certains restaient silencieux, anxieux tandis que moi et d’autres jeunes chantions pour nous donner du courage. J’avais l’impression de vivre un rêve éveillé. Peut-être qu’aujourd’hui les choses allaient changer. Peut-être que ma mère allait retrouver sa terre. Peut-être que mon petit frère grandirait avec sa culture et pas celle des colons.
Mais la tension monta rapidement. En face de nous, la police se formait en lignes.
Boucliers noirs, casques brillants, on aurait dit qu’ils se préparaient pour une guerre. Une guerre contre qui ? Contre des personnes désarmées, contre des personnes qui veulent simplement récupérer la terre de leurs ancêtres.
–Reculez ! avait crié quelqu’un.
Mais personne ne voulait reculer.
Comment reculer encore ? Ça faisait des années qu’on reculait.
Et je me retrouve à l’instant présent. Moment suspendu.
Alors je la vois.
Ma grand-mère. Plus exactement un souvenir d’elle.
On était assises en bas de la colline, elle faisait glisser la fine terre rouge entre ses doigts. « Regarde bien, m’a-t-elle dit, un jour, ils voudront l’emporter. Ils diront que c’est pour le travail, pour la modernité. Mais si on prend trop du ventre de la terre, elle se retourne contre nous. »
À l’époque, je n’avais pas compris.
Aujourd’hui, tout est clair.
La mine avait encore un nouveau front sur la colline, toujours plus grand, toujours plus profond. D’immenses camions sillonnaient les chemins que mes frères et moi empruntions. Ils disaient que c’était pour l’économie, pour faire vivre la Nouvelle-Calédonie. Mais la région ne vivait pas : elle respirait la poussière, elle buvait de l’eau boueuse, elle perdait sa forêt comme on perd ses dents. Le nickel brille dans les mains de ceux qui n’habitent pas ici.
Le monde, les bruits autour de moi s’effacent lentement, comme un feu qui meurt dans la nuit. Et je comprends soudain que mon peuple ne se bat pas seulement contre des machines ou des barbelés mais contre l’oubli. L’oubli de ce que nous sommes, de ce qui nous lie les uns aux autres, de ce qui nous relie aux ancêtres.
Je sens mes doigts se desserrer de ceux de mon oncle.
-Nana… J’entends mon petit frère m’appeler pour la dernière fois.
Alors sous les chants traditionnels entonnés autour de moi, je pars et j’aurai dix-sept ans pour toujours, je pars en espérant, qu’un jour nos vies vaudront plus que quelques kilos de nickel.
Rencontres Plumes Rebelles