Nouvelle écrite par Elijah MONTAGNE-POUZET
Thème : Réduire les moyens dédiés à la culture : facteur de discrimination, atteinte aux droits humains.
En 2027, une crise économique sans précédent frappa la France. En quelques semaines, des millions de personnes se retrouvèrent au chômage et le prix des denrées essentielles explosa, rendant la survie quotidienne presque impossible. La colère gronda, le peuple se souleva, convaincu que le gouvernement avait perdu tout contrôle. C’est alors qu’un homme profita du chaos pour organiser un coup d’État. Son plan, minutieusement préparé, lui permit de s’emparer du pouvoir sans résistance.
Redouté mais efficace, il parvint à stabiliser la situation. Le peuple, rassuré et reconnaissant, accepta sans broncher qu’il gouverne seul puisque, pensait-il, lui seul avait réussi là où tous avaient échoué. Personne n’imaginait encore que cet homme deviendrait le plus grand dictateur que la France ait jamais connu, remodelant peu à peu les mentalités et étouffant toute contestation.
J’ai seize ans aujourd’hui. Cette histoire, mes parents me l’ont racontée des dizaines de fois. Avant la crise, disaient-ils, les hommes et les femmes étaient égaux, et personne n’aurait osé déclarer les hommes « supérieurs ». Avant, on pouvait manifester, se rassembler, créer des associations pour défendre des idées. Avant, la Déclaration universelle des droits de l’homme n’était pas un simple souvenir interdit.
Mes parents ont toujours refusé de plier devant le dictateur. Même lorsque tous les livres furent brûlés et que toute forme d’art fut interdite, ils réussirent à sauver et cacher des centaines d’ouvrages. Avec mes amis, nous les avons dévorés. Grâce à eux, nous avons compris ce que signifiaient réellement les mots liberté, égalité, dignité humaine.
Inspirés par ces récits, nous avons créé notre propre association clandestine. Notre premier objectif fut de redonner vie à une bibliothèque. Nous avons convaincu les habitants les plus courageux de nous confier leurs livres, puis, grâce à de nombreux dons, nous avons acheté un local isolé. Ensemble, nous avons travaillé nuit et jour pour le transformer en refuge du savoir.
Notre but était simple : ouvrir les yeux de ceux que le régime avait façonnés, réveiller leur esprit critique. Mais nos actions étaient un immense danger. Si le dictateur découvrait notre existence, la prison à vie ou la peine de mort, désormais rétablie, nous attendait.
Comme peu de gens osaient risquer leur vie pour lire, nous avons dû imaginer d’autres moyens de les attirer. Chacun cherchait du plaisir, un peu de bonheur, alors nous avons organisé des lectures à voix haute, des spectacles improvisés, des projections secrètes dans des appartements complices. L’argent récolté nous permit d’acquérir un second bâtiment, plus vaste, où nous avons bâti un véritable centre culturel clandestin.
Des salles furent aménagées pour projeter des films de l’ancien monde, pour recréer des visites de musées, pour monter des pièces de théâtre. Peu à peu, la joie revint. L’interdit rendait chaque moment incandescent. Puis, doucement, nous avons glissé vers des sujets plus sensibles : les droits fondamentaux, la liberté d’expression, l’égalité entre les sexes. Les consciences s’éveillaient. La parole se libérait. La fraternité renaissait. Le mot « liberté » reprenait son sens. Paul Éluard, que nous lisions en secret, semblait murmurer : « Liberté, j’écris ton nom ».
Pourtant, tout n’était pas gagné. Une grande partie de la population, surtout des hommes, refusait encore l’égalité. Ce blocage nous désespérait, mais un autre mouvement commençait à naître : partout en France, des citoyens redevenaient artistes. Des fresques apparaissaient sur les murs, des poèmes circulaient sous le manteau. L’art reprenait vie. Nous n’étions plus seuls.
Notre association devint célèbre malgré nous, portée par un afflux de dons. Et avec la notoriété vint la peur. Nous savions que le dictateur nous observait désormais, et que nous l’inquiétions. La course contre la montre était lancée : gagner le peuple avant qu’il ne nous réduise au silence.
Pour y parvenir, il fallait étendre notre influence en créant d’autres centres partout dans le pays, tout en restant invisibles. Mais même avec les dons, l’argent manquait. Travailler ne suffirait jamais. Alors nous avons décidé d’agir autrement : chacun d’entre nous se mit à récolter des fonds, à convaincre, à mobiliser. Nous étions prêts à tout risquer.
Parce que si nous échouions, alors la culture mourrait une seconde fois. Et avec elle, la liberté, la dignité, et tout ce que la Déclaration universelle des droits de l’homme avait offert au monde depuis 1948.
Malgré toutes les difficultés qui se dressaient devant nous, nous parvenions à les surmonter. Notre popularité ne cessait de croître, et de plus en plus de personnes prenaient le risque de nous soutenir. Grâce à elles, nous avions réussi à ouvrir plusieurs nouveaux locaux en un temps record. Partout, des voix s’élevaient, des regards s’ouvraient. Peu à peu, ceux qui venaient nous voir commençaient à regretter le passé : pas seulement pour les activités interdites que nous recréions, mais parce qu’ils redécouvraient ce que signifiait être libre.
Notre confiance prit peu à peu le dessus et la peur commença à se faire de moins en moins présente. Nous étions persuadés que peu importait ce que le dictateur essaierait de faire, le peuple nous protégerait rendant toute tentative d’extermination de notre groupe impossible. Nous commencions à être de moins en moins prudents et prenions de plus en plus de risques sans penser aux conséquences. C’est sûrement cela qui causa notre perte.
Le calme régnait dans la plus grande bibliothèque clandestine que nous avions construite. Nous nous étions tous rassemblés autour d’une même table afin de finaliser les derniers préparatifs de notre plan, quand tout à coup, un bourdonnement sourd fit trembler les murs. Au début, le silence régnait. Puis la salle entière se mit à vibrer.
Quand une forte lumière se faufila entre les meubles et nous éblouit nous comprîmes enfin… Des dizaines de camions militaires nous encerclaient, ne nous laissant aucune porte de sortie.
La porte principale vola en éclats et des soldats armés jusqu’aux dents se répandirent dans la pièce. Leurs cris d’ordres, secs et autoritaires fendirent le silence. Nous tentâmes de prévenir nos camarades, de trouver du soutien, mais il était déjà trop tard. Nous étions condamnés !
La panique éclata.
On attrapait tous les livres qu’on pouvait, courant d’une étagère à une autre, pensant qu’en sauver quelques-uns pourrait changer la donne. Ma meilleure amie, elle, resta plantée devant eux, sûrement trop terrorisée pour faire quoi que ce soit. Mais malgré tous les risques, elle cria quelque chose avant de se précipiter vers eux pour nous permettre de nous échapper.
Elle n’eut pas le temps de faire trois pas. Un tir claqua, elle tomba brusquement sur le sol et le temps sembla s’arrêter avec elle.
Après ça, tout alla beaucoup trop vite. Ceux qui tentaient de fuir étaient capturés tandis que ceux qui essayaient de résister furent exécutés. Tout ce qu’on s’était acharné à bâtir s’effondra sous nos yeux. Notre rêve qui semblait si accessible quelques instants plus tôt et qui allait bientôt se réaliser, mourut avec notre espoir. Les droits fondamentaux qui allaient enfin renaître devinrent seulement les prémices d’un rêve oublié.
Lorsque tout fut terminé, la bibliothèque n’était qu’un tas de cendres, tout ce qu’on avait accompli avait disparu. Pourtant, peu de temps après notre arrestation, sous le silence que notre dictateur croyait total, les gens commencèrent à murmurer des mots, des phrases, des poèmes !
Les livres, qui avait été brulés, certains les réécrivirent ; les spectacles qui étaient devenus totalement interdits, certains se mirent à les jouer ; les fresques, que nous avions peintes, certains les redessinèrent !
Notre tyran avait brûlé les livres, il avait détruit toutes les œuvres, il nous avait éliminés. Mais le mouvement, lui ne pouvait être vaincu. Pas parce qu’il vivait dans nos centres clandestins, mais parce qu’il vit dans les cœurs de ceux qui ont cru en nous.
Un jour, quand sa dictature finira par tomber, on se souviendra de nous, non comme des perdants, mais comme de ceux qui n’ont jamais abandonné, qui leur ont permis de se relever et d’enfin récupérer le monde dont tout un chacun a toujours rêvé. Un monde libre !
Rencontres Plumes Rebelles