Nouvelle écrite par Mattéo TAVIER et Silas PHILIPPE
Thème : Réduire les moyens dédiés à la culture : facteur de discrimination, atteinte aux droits humains.
En 2020, à Miami, les lycéens font leur grand retour au Lycée Jefferson après de longs mois de confinement.
Le vent chaud de juin faisait claquer les drapeaux au-dessus du lycée. Le soleil de Miami frappait les vitres, les rires résonnaient à nouveau dans les couloirs, et les professeurs semblaient presque émus de réentendre le brouhaha des élèves. Après des mois de silence, la vie reprenait enfin. Les masques chirurgicaux disparaissaient, les rires s’entendaient à nouveau. Miami retrouvait sa lumière et John Sanders son monde.
Capitaine de l’équipe de basket, John avait toujours été le centre de l’attention. Mais aujourd’hui, quelque chose clochait. Les couloirs semblaient trop bruyants, trop pressés de rattraper le temps perdu. Or, pour la première fois, il ressentit comme une nostalgie, celle des moments calmes qu’il n’avait jamais su apprécier avant.
«- Tu es encore dans ta tête, toi ! »
Il se retourna brusquement. Stacy, casque sur les oreilles, carnet à dessin sous le bras, un t-shirt délavé avec une tache de peinture en plein milieu. Toujours la même, elle lui souriait d’un air taquin :
« -Tu sais, tu as l’air de réfléchir beaucoup pour un gars qui n’a pas encore ouvert son sac, dit-elle en riant.
– Et toi, tu as l’air de t’être encore couchée à trois heures du mat pour dessiner.
– Deux heures trente, exactement. »
Ils éclatèrent de rire. Depuis qu’ils étaient enfants, ils se comprenaient sans mot. Lui le populaire ; elle, la discrète, la rêveuse passionnée de dessin et de musique. Mais entre eux, pas de jugement. Juste un équilibre. Deux mondes les opposaient, mais liés par une fidélité rare. Pendant le confinement, ils s’étaient moins vus. John passait ses journées sur les écrans, Stacy dessinait dans le silence. Pourtant, à la reprise, c’est vers lui qu’elle vint en premier.
Une semaine plus tard, Mme Vega, leur professeure d’art plastique, entra dans la salle en tapant joyeusement dans ses mains :
« – Nouveau projet, mes artistes ! Le thème est “ce que le silence nous a appris “
John soupira. L’art, ce n’était pas son truc. Par contre Stacy, intriguée, leva les yeux vers le professeur, Elle adorait les défis.
« Vous pouvez travailler en binôme, ajouta Mme Vega
– Alors je suis avec Stacy ! Lança John sans hésiter ».
– Pas de surprise, sourit Mme Vega.
Vous deux, c’est une tradition”
Stacy haussa les épaules, faussement blasée.
« – Tu as peur de te rater sans moi ?
– Non. J’ai juste besoin de quelqu’un pour faire les trucs compliqués pendant que je fais genre je réfléchis. »
Ils se mirent à rire, encore. Mais, au fond, Stacy sentait que ce projet serait différent. Et elle avait raison. Les après-midi d’été se passaient dans la salle de dessin où les ventilateurs tournaient lentement apportant une maigre fraicheur. John mélangeait les couleurs maladroitement, tachant sa chemise, pendant que Stacy esquissait les premières formes.
Elle dessinait un mur fissuré, d’où s’échappait une lumière.
« – Tu crois qu’on a vraiment appris quelque chose, pendant tout ça ? demanda John.
– Moi, oui, dit-elle sans lever les yeux. J’ai appris à être seule sans sentir le vide.
– Et moi, j’ai appris à écouter les autres. C’est fou, hein ? Il a fallu un virus pour que je ferme ma bouche deux minutes.”
Elle éclata de rire. Puis son regard se perdit sur le mur blanc devant eux.
– Le silence, ça m’a appris que j’avais besoin de créer pour me sentir vivante, murmura-t-elle.
– Et moi, j’ai compris que j’avais besoin de toi pour me sentir… normal. »
Il n’avait pas réfléchi avant de le dire. Elle le regarda, surprise, un peu troublée. Puis elle sourit doucement.
« – C’est gentil. Et très maladroit, comme toujours. » Ils reprirent leur travail, un peu plus silencieux qu’avant.
Au fil des jours, la fresque prit vie : Un mur fissuré, laissant passer des rayons d’or. Autour, des silhouettes qui dansaient, peignaient, chantaient. La lumière symbolisait la culture, l’art, la vie qui revient après l’ombre et l’enfermement.
Au bas du tableau, John écrivit en grosses lettres : “ Quand tout s’arrête, la culture nous fait vivre.”
Stacy traça le dernier trait au pinceau, et recula.
« – C’est beau, dit-elle simplement.
– C’est nous, répondit-il. Elle se tourna vers lui, émue.
– Tu sais, tu as changé, John.
– Toi aussi, mais pas trop heureusement. »
Leurs regards se croisèrent plus longuement que d’habitude. Quelque chose flottait, fragile, entre eux, ni amour, ni simple amitié. Quelque chose de plus profond.
Le hall d’entrée avait été transformé en galerie d’art. Les murs étaient couverts de tableaux, de photographies, de poèmes. Mais la fresque de John et Stacy attira tout de suite les regards. Les élèves s’arrêtaient, silencieux ils contemplaient la fresque qui avait retenu leurs pas et les avait irrémédiablement accrochés. Même les plus bruyants semblaient touchés. Mme Vega s’approcha des deux jeunes gens, les yeux brillants :
« – C’est… magnifique. Vous avez trouvé l’équilibre parfait entre la force et la douceur.»
John regarda Stacy, fière, timide, rougissante sous les compliments. Il s’approcha d’elle et murmura : « – Tu vois ? C’est toi la star, aujourd’hui.
– Non, répondit-elle avec un sourire. C’est nous. La culture, c’est ce qui nous a réunis…nous deux, nous tous ».
Et dans le reflet de la lumière du soleil sur leur fresque, on aurait juré voir toutes les silhouettes commencer à respirer.
Rencontres Plumes Rebelles