Luiz : le silence de la souffrance

Mon nom est Luiz Dos Santos.

J’avais une belle vie, je vivais avec mes parents et j’étais fils unique, j’allais à l’école. Mon père dirigeait une grande entreprise qui permettait de faire vivre toute ma famille. De l’extérieur, tout paraît magnifique, n’est-ce pas ? Une famille riche et aimante, une vie facile et pourtant ….

Je suis homosexuel. Jusqu’ à mes 13 ans je ne savais pas que ce que ce mot voulait dire. Je me sentais attiré par les garçons. Or, dans ma famille, les homosexuels sont insultés, reniés, bafoués. Alors comment révéler à mes parents que j’avais fait la connaissance d’un jeune homme qui me comblait de bonheur et avec qui je voulais passer ma vie.

Le bonheur est éphémère. Il suffit d’un souffle, d’un choc, d’un geste brusque pour qu’il vole en éclats. C’est sa main dans la mienne, aperçue au détour d’une rue, par un regard espion qui a brisé ma vie. Alors ont éclaté les colères, les hurlements, les sanglots…

Je ne comprenais rien. Et je ne comprends toujours pas pourquoi aimer, c’est mal. Pourquoi donc avais-je tort ?

Ce jour-là, les minutes étaient éternelles : ce ne fut qu’après une longue crise de rage que mon père s’était arrêté de hurler. Il s’était alors enfermé dans son bureau en claquant la porte, après m’avoir lancé un lourd regard de dégoût. Ma mère s’était relevée lentement, du canapé d’où elle avait suivi la scène sans mot dire. Elle avait quitté la pièce, me laissant seul. Je ne sais pas combien de temps, je suis resté là, prostré et englué dans mon désespoir et mon chagrin.

Le lendemain matin, à l’aube, mon père avait ouvert la porte de ma chambre. Il s’était approché de moi prudemment, comme si j’avais risqué de m’enfuir ou de le mordre, et m’avait attrapé fermement par le bras. Sa main était gantée et je me rappelle m’être demandé s’il craignait que je le « contamine ». Le visage de ma mère s’est alors plissé de chagrin et elle s’est détournée. Je n’ai même pas pu croiser une dernière fois son regard. Ses épaules étaient secouées de sanglots silencieux. Ce fut son seul « au revoir ». Mon père m’a poussé brutalement sur la banquette arrière de la voiture en jetant furtivement des regards inquisiteurs sur le paysage aux alentours. Pas de témoin. A cette heure-ci, tout le monde dormait.

Plus que le traitement brutal de mon père, c’était ma place dans la voiture qui m’humiliait. J’étais refoulé à l’arrière, la place que j’occupais enfant alors que mon géniteur ne se préoccupait pas encore de moi. Je n’étais alors pour lui qu’un môme turbulent. A l’évocation de ces souvenirs je sentis mon menton trembler. Mais je serrais les poings à m’en faire saigner les paumes. Je refusais de paraître faible, surtout devant mon père qui n’attendait que ça pour m’insulter encore.

Après plusieurs heures de route dans un silence de mort, la voiture s’est arrêtée devant un bâtiment en pierres grises. J’ai ouvert la portière en clignant des yeux, ébloui. Mon père m’a propulsé fortement jusqu’à un lourd portail en bois. Je me suis rendu brutalement compte qu’il ne m’avait pas suivi. Je me suis retourné abruti et perdu. Il était droit comme un i. Il me regarda longuement puis me fit un très léger signe de tête avant de démarrer en trombe. Un adieu sec et silencieux, comme s’il avait cherché à se défaire de nos liens de parenté le plus rapidement possible. C’était la dernière fois que je voyais mon père.

Sur le perron, j’hésitais, la main en suspens au moment de frapper. Autour de l’immense bâtisse, des champs, à perte de vue. J’évaluais mes chances de fuir. Mais le large battant de bois s’est ouvert sans tarder, laissant apparaitre le visage austère d’un homme aux cheveux gris. C’est ainsi que je suis entré dans ce centre de rééducation pour jeunes homosexuels, un camp censé me remettre dans le « droit chemin ».

Deux ans se sont écoulés. Deux ans de solitude et de souffrance. Le jour de ma sortie, je n’ai pas attendu que la berline familiale vienne me chercher, afin de me destiner à la succession de mon père et au mariage avec la fille d’un de ses associés. Non, je me suis levé très tôt pour monter dans le bus allant vers l’immense métropole de Sao Laupo.

Ont commencé alors l’errance et les mauvaises rencontres. Surtout, celle de Joao qui m’a promis une nouvelle vie, en France, terre d’asile et d’exil. Prostitution. Je gagne assez d’argent pour pouvoir payer le prix de la traversée et de ma liberté : 10.000 dollars, c’est la somme fixée par Joao. Objectif frontière, Guyane et puis l’Europe dont les douze étoiles sur fond bleu me font rêver depuis des semaines et pour lesquelles j’ai accepté bien des humiliations.

Je touche le sol français. Le sourire que j’avais oublié depuis bien longtemps, s’étire sur mon visage, sans que je puisse le réprimer. L’homme qui m’accueille se présente sous le nom d’Antoine. Il est rassurant. La route est longue encore. Mais je chantonne : Nantes, Nantes, Nantes, sur un air de capoeira. Le nom de la ville vers laquelle nous roulons, est comme une formule magique, une incantation. Lorsque nous parvenons enfin devant la belle et vaste demeure, je n’en crois pas mes yeux. Je vais travailler là ! Dans cet immeuble à la façade sculptée de visages magnifiques. Pourtant, le coup que je reçois en passant le seuil de la porte fait disparaître aussitôt mes espoirs. Je ne comprends que trop bien ce qui m’arrive. J’ai été dupé. J’ai payé pour mon propre enfermement. Les jours qui suivent sont aussi terribles que ceux vécus dans le camp de mon adolescence. Le regret me ronge, l’angoisse, la peur, la colère m’empoisonnent. Comment ai-je pu me faire avoir ainsi !? Je suis devenu un simple objet, un bien meuble, utilisé pour satisfaire le sadisme des personnes qui me séquestrent. Je ne suis plus qu’une poupée de chiffon, qu’une marionnette dans les mains de mes maîtres qui me louent même à d’autres. J’ai bien essayé de résister, de m’évader, mais en vain. Je suis enchaîné. Je suis un esclave.

J’avais déjà connu la peur autrefois. Maintenant, je connais la terreur, la vraie. L’angoisse moite dans l’endroit exigu où l’on m’enferme après usage. L’effroi qui paralyse tout entier. Un jour, le temps s’arrêtera et tout sera fini. Certains soirs, mes membres endoloris ne répondent plus à mes commandes. Je ne veux plus respirer. Je ferme les yeux et attends que mon cœur enfin s’arrête. J’entends des portes qui claquent, je vois des ombres danser devant mes yeux mi-clos. J’ai cru un instant que j’étais mort, mais la douleur dans ma tête me fait comprendre le contraire. Et l’on me ressort pour que je resserve encore.

L’idée de m’enfuir m’a quitté depuis longtemps. J’ai bien essayé. Au début. Enfin, peut-être était-ce il n’y a pas si longtemps. Qui m’aurait vu ? Qui aurait pu entendre mes cris ? De toute manière, je n’ai rien à faire autre part, je n’existe plus aux yeux du monde. Pour ma famille, pour mon pays, je ne suis plus. Tous les choix sont perdants. Quel choix, d’ailleurs ? Je ne peux même pas choisir ma propre mort.

Ce soir, une dernière fois, on use de moi et on m’abuse. Une fois de plus, je tombe dans une sorte de coma. Au seuil de l’inconscience, j’entends pourtant une conversation qui se déroule sur un ton indifférent :

« Que va-t-on faire de lui ? Il ne nous sert plus à rien, il va bientôt mourir !

– Bah, ce n’est pas grave, il y en a un nouveau qui va bientôt arriver…

–  Ah oui ! Enfin, un peu de chair fraîche. Celui-ci est vraiment fini. On s’ennuie avec lui ».

Oui, j’allais mourir comme un animal, sans un adieu à ceux que j’aimais pourtant encore : ma mère, mes amis d’autrefois. Le temps où j’existais encore me revient en mémoire. Et je regrette. Et je m’en veux.

Puis, j’entends des coups. On cogne et ça résonne. Tous courent autour de moi. C’est l’affolement. Des types en bleu et en armes sont dans la pièce. Je les aperçois à travers un brouillard douloureux. Et je lis « Police » sur leur blouson. Je comprends ce mot même dans une autre langue. Je me recroqueville. Ils viennent pour moi, pour m‘arrêter, moi l’esclave, le sans-papiers. Le cliquetis des menottes. Le ton rassurant d’un médecin. Lequel m’est destiné ?

Dans la chambre de l’hôpital, un homme entre. Il est jeune, souriant. Il est beau. Il dit vouloir m’aider. Mais je ne fais plus confiance à personne. Les policiers m’ont rassuré pourtant, mais rien n’y fait. C’est un journaliste qui veut m’interroger pour raconter et dénoncer. Il fait une enquête d’investigation contre les réseaux d’esclavage sexuel. Je suis très fatigué. J’ai envie de dire non. Je ne dis rien.

Le reporter revient tous les jours. Et je finis par raconter. Par petites touches. Infimes. Il écoute. Puis nous parlons de tout et de rien. De sa famille. Je sais qu’il est gay.

Je suis sorti de l’hôpital. Protégé par une association, aidé par des journalistes d’investigation, je suis redevenu aux yeux de tous, un être humain, libre de ses choix et de son orientation sexuelle. Aujourd’hui je peux écrire mon histoire.