Esclave en France

– Bonjour, je suis le commissaire de police François Bellepierre. Ce traducteur va traduire mes questions et vos réponses. Mes hommes vous ont arrêté sur le boulevard «Cap soleil», en train de mendier. Cela fait plusieurs jours que l’on vous a remarqué. Vous ne parlez pas français. Qui êtes-vous et d’où venez-vous ?

– Je m’appelle Andreï Volkohse et je suis Bulgare.

– Prouvez-moi votre identité. Vous avez des papiers ?

– Non, ils m’ont pris mon passeport.

– Qui ça ?

– Je ne sais pas… Mon patron.

– Qui est-il ? Quel est son nom ?

– Je ne sais pas. Il est Bulgare et s’appelle Vasil. C’est tout ce que je sais et je ne l’ai jamais vu.

 

– Pourquoi êtes-vous venu en France ?

– Je viens de Vidin en Bulgarie. Il n’y a pas beaucoup de travail dans mon pays. J’avais besoin d’argent pour nourrir ma femme et mes quatre enfants. Les seuls emplois disponibles en Bulgarie étaient de travailler à l’usine de surgelés ou aux champs. J’ai entendu dire que l’on recherchait de la main-d’œuvre en France, notamment dans le bâtiment. Alors j’ai quitté la Bulgarie et je suis venu pour travailler.

 

– Comment êtes-vous arrivé en France ?

– Par des connaissances. Elles m’ont mis en relation avec un certain «Yavor» qui s’occupe des recrutements pour travailler en France. Il promettait un salaire de 650 euros, moi qui ne gagne que 260 euros par mois. C’est lui qui m’a permis d’arriver ici, après de longues heures de trajet en camionnette avec plusieurs autres compatriotes qui venaient également travailler en France. Il y avait des hommes de toutes les régions du pays avec moi.

 

– Ce serait donc un réseau organisé ?

– Je ne sais pas, mais l’organisation est rodée.

 

– Si vous souhaitiez travailler dans le bâtiment, pourquoi est-ce que vous mendiez depuis plusieurs jours ?

– A notre arrivée à Toulouse, on nous a conduits à proximité d’un centre commercial. Quand nous sommes sortis de la camionnette, des hommes nous ont frappés avec des bâtons et des matraques, ils ont pris notre argent et nos papiers. Ils nous ont dit que si nous allions voir la police ou si nous demandions de l’aide nous serions arrêtés car nous sommes sans papiers et donc dans l’illégalité. Ils nous ont demandé d’obéir aux ordres qui nous seraient donnés, sans quoi nous ne reverrions jamais nos papiers ni notre famille. Nous devons mendier de l’argent aux automobilistes, aux carrefours et leur remettre l’argent chaque soir. Si nous n’exécutons pas les ordres, nous sommes frappés. Ils menacent aussi de s’en prendre à notre famille en Bulgarie.

 

– Qui sont-ils ?

– Je ne sais pas, je ne connais pas leur nom. Ils sont Bulgares comme moi mais ils sont nombreux à nous surveiller, et je ne sais pas qui ils sont. Certains sont membres d’une même famille, mais ceux qui nous surveillent changent souvent et il est difficile pour nous de les reconnaître ou de savoir leur nom. Il semble y avoir plusieurs familles, mais j’ignore leur véritable identité.

 

– Où vivez-vous ?

– Je vis avec trente autres compatriotes venus travailler, dans un campement après la zone commerciale, à la sortie de la ville. Nous vivons là depuis notre arrivée, dans des tentes et des vieilles caravanes mal équipées. Nous n’avons pas de véhicules, pas d’argent, pas de papiers, nous ne pouvons pas nous enfuir. Ils nous donnent à peine à manger et nous n’avons aucun euro pour nous. Nous ne pouvons pas garder l’argent qui nous est donné, sinon nous sommes frappés brutalement. Alors nous restons dans ce camp, en essayant de nous entraider. Nous n’avons pas de solutions, pas d’espoir et nous comprenons à peine le Français.

 

– Vos ravisseurs vivent-ils dans votre camp ?

– Oh non. Des personnes nous surveillent chaque jour, et gardent le camp, mais elles ne vivent pas avec nous. Elles ont des voitures et de l’argent, pas nous. Je ne sais pas où elles vivent. Elles viennent nous chercher le matin, nous déposent à proximité de nos «zones» de travail et reviennent le soir. Nous ne pouvons rien faire, nous sommes «prisonniers» de ces gens même si nous ne sommes pas enfermés.

 

– Cela fait combien de temps que vous êtes en France ?

– Depuis six mois environ. Depuis, ma femme et mes enfants n’ont pas de nouvelles de moi. J’ai besoin d’aide, j’ai peur pour moi mais aussi très peur pour eux.

 

– Nous avons arrêté dix personnes ce matin que nous surveillions depuis plusieurs jours. Nous avons saisi le Procureur de la République et la justice sur ces faits de maltraitance, d’esclavagisme et de non-respect des droits humains. L’enquête doit se poursuivre encore mais vous devriez normalement pouvoir rentrer rapidement dans votre pays. En attendant nous allons vous prendre en charge et donner de vos nouvelles à votre famille. Nous vous tiendrons au courant. Un agent va vous accompagner dans un refuge. Bonne chance et bon courage. Ce que vous venez de faire aujourd’hui est un acte de bravoure. Vous avez osé le courage.