Les astres sont contre nous

Les astres sont contre nous                      

Thème : « Diversités sexuelles »

 TENZIN

La porte claqua, plutôt je claquai la porte. Mais c’est comme si ce n’était plus moi. Je ne m’appartenais plus. Comment des personnes sous prétexte de nous avoir mis au monde, sans même vraiment nous connaître, pouvaient-elles contrôler  nos vies ? Je n‘avais hélas plus aucun pouvoir. La voix de mon père résonnait encore dans ma tête. Le souvenir de la surprise et de l’indignation qui m’avait envahi me revenait. Je remarquais seulement le froid qui régnait dans ma chambre. Les questions me frappèrent alors… Comment était-elle ? Physiquement comme moralement ? La nuit était désormais tombée depuis de longues heures. Mais le sommeil ne venait pas.

Ou peut-être était-il venu, car lorsque je rouvris les yeux, le soleil pointait à l’horizon. Arrivé en bas, j’observai ma mère donnant des ordres aux domestiques sur les draps et les habits à laver pour le soir même. Eh oui, je ne réalisais pas encore ce qui m’arrivait. La journée passa en un éclair, je ne fis rien, ne vis rien. Vers cinq heures, les domestiques m’habillèrent…

YANGA

Vers cinq heures, les domestiques m’habillèrent… De somptueux tissus tombaient harmonieusement sur mes épaules. Même en me regardant dans le miroir, le sourire ne vint pas. J’avais une boule au ventre. La gouvernante entra dans ma chambre pour inspecter le travail des domestiques. Elle me regarda et dut juger que ma tenue était décente puisqu’elle ressortit sans ouvrir la bouche. Une demi-heure après, nous étions prêts, au salon, à recevoir nos invités.

TENZIN

Devant la grille du jardin. Dans le jardin. Devant la porte. Dans l’entrée. Mes yeux se posèrent sur elle. Brune, comme nous tous ; aux yeux marron. Bien nourrie et habitant une jolie maison. Je n’ouvris pas la bouche de la soirée. Elle non plus. Ma mère et sa mère ne parlaient pas. Seuls nos pères s’entretenaient. Elle évitait mon regard, mais rougissait lorsque je la surprenais.

 

YANGA

Il était un bel homme. Il ne parlait pas pour respecter nos pères. Ceux-ci s’entretenaient. J’avais hâte d’y être. Hâte d’aller à l’hôtel avec lui. Et qu’il me tienne la main. Le soir dans ma chambre, le sommeil  vint plein de rêves.

TENZIN

Je cherchais juste les toilettes. Mais le couloir était trop étroit. Kuntun, le domestique de la maison, passait. A mon approche, il baissa les yeux.

KUNTUN

Je me devais de me dépêcher. Le futur époux de mademoiselle passa près de moi. Je baissai les yeux. Nous nous rapprochions. Mes pas  ralentirent comme si mon corps voulait rester  le plus longtemps possible près du sien.  Ma main frôla la sienne…

TENZIN

Ma main frôla la sienne… Et soudain tout devint clair… Atrocement clair… Plusieurs questions arrivèrent jusqu’à mon cerveau. Quelle était cette sensation ? Pourquoi l’éprouvais-je ? Que signifiait-elle ? Qui était-il pour me la procurer ? Mais malheureusement, je n’avais aucune réponse à toutes ces questions… Et je ne pourrais certainement jamais en avoir… D’autres questions vinrent enfin. Qu’allaient dire mes parents si un jour ils le découvraient ? Me chasseraient-ils de la maison ? Devrais-je m’exiler ? Toutes ces questions m’obsédaient. Jamais, je ne pourrais avouer ce que j’avais ressenti à ce moment-là…  Je serais toujours amputé d’une partie de moi-même…

J’émergeais de mes pensées… Autour de moi, des inconnus, des amis de mes parents, des amis de cette jeune femme que j’avais rencontrée quelques jours auparavant. J’avançai, sans réellement savoir ce qui m’attendait. Mon regard croisa celui de Kuntun, puis celui de la jeune femme. J’arrivai vers ma famille et nous commençâmes les prières. Le père de ma future épouse et le mien se mirent à formuler des vœux de santé et de réussite. Ils nous parlèrent des étoiles qui annonçaient un bonheur éternel. Les moines se mirent à chanter des textes sacrés afin de nous bénir. Je paniquai. Mon cœur battait si fort que tout mon corps tremblait. Ne serais-je donc jamais heureux ?

YANGA

Une fois les chants terminés, nous fîmes une offrande de fruits à Bouddha. J’étais si heureuse. Le jour tant attendu était enfin arrivé, je venais de me marier. Tenzin n’était peut-être pas l’homme dont j’avais toujours rêvé, mais il était gentil, attentionné, et me donnerait tout l’amour dont j’avais besoin. Mon corps frémit, deux moines nous versèrent de l’eau sur les mains. La cérémonie était terminée et bientôt je goûterais aux plaisirs de la vie…

TENZIN

Ma vie venait de s’arrêter… Enfin, avait-elle réellement commencé ? J’étais à présent enfermé avec cette femme inconnue. On l’avait choisie pour moi, on avait choisi toute ma vie pour moi… Jamais je ne serais heureux, jamais je ne serais libre. Que faut-il faire pour se faire écouter des autres ? De ses parents ? De sa femme ? Tout cela est impensable, même impossible… Ma vie était déjà tracée avant même que je naisse. Je n’avais rien à dire, je ne servais à rien. Yanga me regardait avec un regard dans lequel se lisaient de nombreuses questions. Elle n’osait pas parler, pas même me regarder dans les yeux.  Les astres sont contre moi…

Pourquoi n’avais-je pas le droit de vivre heureux ? Pourquoi devais-je passer la nuit avec une personne que je venais de rencontrer ? Pourquoi devais-je vivre ainsi ? Ce n’était pas une vie.

Où était Kuntun ? Où était-il ? Il rangeait la salle où avait eu lieu le banquet. Je le serrai dans mes bras et l’embrassai. Je fus aussi surpris que lui de cet acte irrépressible.

YANGA

Tenzin vient de partir en courant…, il m’inquiète… je dois prévenir mes parents. Une angoisse m’étreint. Soudain, j’entends un cri. Je me retourne. Les astres sont contre nous…

 

Depuis le balcon, le corps de Tenzin est suspendu dans le vide, accroché seulement par le voile rouge de la jeune mariée. Un corps sans vie.