Trash KIDS

« Bonjour à tous. Bienvenue sur le plateau de notre journal télévisé où nous avons le plaisir d’accueillir des  lycéens d’un établissement de Rennes, dans le cadre de notre rubrique « Citoyens de demain ». Ils se sont déplacés pour rencontrer notre invité spécial, Julien Mineur, célèbre reporter-photographe. Monsieur Mineur, je rappelle brièvement à nos téléspectateurs votre parcours. D’abord, animateur dans les MJC, vous vous passionnez rapidement pour la photographie et parcourez le monde. Votre passion vous mène en Hongrie, sur les traces des migrants et vers d’autres pays du globe, dont l’Inde. Votre objectif : saisir l’humanisme à travers l’émotion d’une photographie. Vous obtenez plusieurs prix et travaillez pour les plus grandes agences de presse.

Ces adolescents, ici présents, ont eu le privilège de travailler avec vous sur une de vos expositions consacrée au travail des enfants, en Inde et, particulièrement, à l’un d’entre eux, Siri.

-Merci, Elise Lucas, de m’accueillir dans votre émission. Et merci à ces jeunes citoyens de s’être déplacés pour moi, pour lui. Tout mon travail repose sur des rencontres et particulièrement celle d’un jeune indien, Siri.

Il travaille, comme des milliers d’enfants, dans la plus grande décharge de Baybumb, Deonar, pour un salaire de misère. Il est le cœur, le souffle de ce travail ».

Evidemment, ce soir, on est tous là, face au petit écran pour voir les délégués de notre classe qui ont fait le déplacement, avec nos profs, à Paris afin de participer au débat avec Julien, sur Fra2. On a tous aussi notre smartphone entre les doigts et on se tweete sans relâche pour échanger nos impressions sur la tenue de Mario et la coiffure de Zoey et le sourire de Julien, qu’est vraiment trop cool ! Clara a lâché ses mangas, Mathis a mis A7X sur pause pendant une petite heure ! Et même Luigi, le geek de la bande, a fini par lâcher son Krak Imperial pour suivre l’émission, c’est dire !

 

« Je m’appelle Siri. J’ai 13 ans. J’habite Baybumb. Comme mes camarades, tous les jours, je me rends à la décharge où je travaille. J’ai sur moi un grand sac, je ramasse les bouchons de bouteille que je peux trouver. Les camions viennent et déversent des sacs entiers de déchets. Nous nous précipitons tous dessus car nous savons que de la quantité récoltée dépendra notre gagne-pain. Ça n’a l’air de rien, mais c’est un travail difficile, qui demande beaucoup d’énergie et souvent, les quelques grains de riz qui me servent de déjeuner ne suffisent pas. Nous côtoyons la saleté, les mauvaises odeurs qui nous collent à la peau et aux cheveux. C’est notre quotidien. Parfois, pour nous évader, emprisonnés dans cette déchetterie de 132 hectares, nous montons en haut des montagnes de détritus, au milieu des corbeaux et nous regardons Bombay, rêvant à une vie meilleure…Aujourd’hui, la pioche est plutôt bonne. Je cherche à attraper un dernier bouchon quand mon pied heurte un bout de ferraille. Mon talon est entaillé profondément. J’ai mal, le sang coule abondamment. Ce n’est pas la première fois. Je ne peux pas me soigner. Un linge autour de la plaie fera office de pansement  même si je sens que cela ne suffira pas. Je me refuse à pleurer. Les larmes n’ont pas leur place. Je redescends en boitant, difficilement, lentement. Les autres enfants ne viennent pas m’aider, ils ne peuvent pas. Je les vois bien me lancer quelques regards inquiets, mais, ici, on n’a pas le temps de s’apitoyer, et d’ailleurs, moi non plus. Alors, je continue ma quête aux bouchons de bouteilles. Mais laborieusement, en serrant les dents. Quand les autres enfants ont tourné le dos pour manger leur poche de riz, je m’assois précautionneusement et je gémis. C’est là que je l’aperçois.

Un homme blanc, occidental. Il me fixe et s’approche. Il a un de ces gros appareils photos de touriste fortuné. Il me parle en anglais. Je n’ai pas la force de répondre. Il me prend la main. Pas la force de protester. Je frémis. La douleur est si intense. Il me demande où j’habite. J’ai peur. J’ai déjà entendu parler d’enfants enlevés par les blancs. J’ai tellement mal que je le laisse me raccompagner dans ce qui est mon chez-moi : un slum, murs de bois et toit de tôles.»

Cette pauvreté met mal à l’aise. Je m’adresse au père de Siri : son fils doit absolument être soigné pour être sauvé.

« Mon père discute longuement avec cet inconnu. Je sens confusément que je peux avoir confiance. Il ne s’est pas servi de sa caméra. Il m’emmène chez le médecin, dans un centre de Baybumb. C’est un lieu plein de poussière, le hall ouvre sur un grand escalier que je suis incapable de gravir. Pourtant, n’ai pas le choix ; la salle d’auscultation est au dernier étage. Conscient de mon impossibilité à avancer, Julien me porte. Je suis très rapidement pris en charge. Un docteur m’examine. C’est la première fois que quelqu’un me soigne. J’ai mal mais je suis confiant. Le médecin à la blouse blanche fait sortir l’homme qui m’a emmené ; je réalise que je n’ai compris que son nom «  Julien ». Du lit où l’on me fait patienter, j’entends ces paroles terrifiantes « I’m really sorry, but I’m afraid it’s too late »

Lorsque la lumière revient sur le plateau TV, Siri est là, face caméra. Il est debout, à côté de Julien et s’appuie sur des béquilles. C’est la stupéfaction bien sûr, dans le studio ! Tous le public applaudit. Nous, les gens de la classe, qui avons bossé sur notre projet Droits Humains, on trouve tous trop moche que la TV ait mis en scène la triste histoire de Siri, même si elle est vraie et qu’elle est touchante. D’ailleurs, Luigi est à deux doigts de retourner à son jeu, et Clara à ses mangas .Cependant , on sait que c’est Siri qui l’a souhaité ainsi. Et, là, il se met à parler, en indi. Sa voix est vraiment forte et son ton nous hypnotise. On s’accroche aux sous-titres comme à une ligne de vie. On veut comprendre ce qu’il nous dit.

« J’ai voulu être là ce soir et j’ai voulu que l’on raconte mon histoire qui est tellement banale. Ce n’est pas pour que l’on pleure sur mon sort ou celui de ma famille. Non, ce que je souhaite, c’est que les images de Julien servent à alerter, à sensibiliser les gens d’ici à l’exploitation des enfants de mon pays par les sociétés de recyclage, de teinture. Les enfants devraient tous avoir accès à l’éducation et non travailler au milieu des ordures. Pour faire changer les choses, j’ai besoin de vos noms, de vos signatures au bas de lettres pour réveiller les autorités de mon pays ! Je voudrais que vous soyez des centaines à écrire une lettre pour dire non au travail des enfants. »

Le lendemain matin, dans la cour du bahut, je sors le nez de mon écharpe. Toute la classe se tasse. Une seule phrase, une seule question : « T’as écrit, toi ? ». Une seule réponse : « Bah ouais, tu crois quoi ! ». Mathis sort la tête de A7X pour nous dire que oui, dans un head banging. Le dernier qui arrive, la mèche dans la capuche, c’est Luigi ! Il brandit son smartphone. Tout le monde soupire. Irrécupérable, le Luigi. On s’attend tous à y voir une capture de Krak Impérial. Mais sur l’écran, rédigée et signée, il y a sa lettre pour Siri !

 

Les secrets inavouables des couleurs

Je bats le tissu dans la coloration, les fibres se gorgent, les bruits de liquide giclent, les coups dans les bidons résonnent, mes amis discutent entre eux.

Pourtant, à l’usine de Kaloub, il est interdit de parler.

Alerté par les chuchotements, le patron entre dans la salle. Un silence glacial s’installe.

Furieux, il se dirige vers nous

Il empoigne violemment mon voisin par le bras, il nous ordonne de le suivre.

Nous sommes trop terrifiés pour désobéir.

Le monstre prend mon ami, le pend par les pieds.

Il pleure, tremble et le supplie de ne rien faire mais notre patron s’en moque.

Il enlève sa ceinture de cuir, il commence à le fouetter.

Effrayé, je me cache les yeux. Des larmes coulent sur mon visage.

Les autres hurlent, crient, pleurent…

Au bout de quelques minutes, il nous prévient que si nous nous arrêtons de travailler une nouvelle fois, il recommencera.

L’homme décroche alors sa victime. Celle-ci, la tête rouge, s’évanouit.

Il nous ordonne de retourner au travail.

Personne ne parle. Nous tentons de nous concentrer sur notre tâche, d’oublier ce qui vient de se passer mais c’est impossible. Nos mains tremblent, nous sommes tétanisés par la peur.

 

La journée nous paraît sans fin.

La peur, elle, est constante.

Ce n’est pas la première fois que ça arrive.

C’est toujours insupportable.

Cela aurait pu être moi ou l’un des miens.

 

Je travaille dans l’un des nombreux entrepôts de Kaloub. Ma tâche est simple : prendre un demi-bidon, le remplir de différents produits dont l’odeur âcre nous renseigne sur leur toxicité, les mélanger, puis y plonger les tissus pour teindre les toiles, surtout du jean, vite et bien, et obtenir un rendement de plus en plus élevé. Pour un seul tissu, nous sommes rémunérés 0.001 afghani, c’est juste assez pour payer le loyer, mais ce n’est pas suffisant pour nourrir ma famille. Autrefois, mon frère travaillait avec moi, mais mon père l’a prêté à son patron car il avait des dettes à rembourser. Cette pratique est courante dans mon pays. Il y a quelques années encore, je voulais étudier, mais il faut être riche pour cela. Chez nous, c’est un luxe d’aller à l’école. C’est payant. Ici, pratiquement tous les enfants travaillent. J’ai commencé à l’âge de sept ans et je finirai ma vie ici, comme teinturier. Alors pour rompre avec ce quotidien misérable, je jette un regard furtif à mon voisin, nous nous contenterons d’un coup d’œil complice.

Ce qui s’est passé hier nous a traumatisés. Le seul moment d’échanges aura lieu au déjeuner, dans le partage d’un bout de pain souvent volé. Ensuite, je retournerai battre mes draps sans m’arrêter.

A la fin de la journée, je ne sens plus mes bras, les odeurs inhalées me font tourner la tête. Ma peau est par endroits brûlée. Je pars chercher mes deux afghanis et me dirige directement vers ma bicoque.

Complètement épuisé, je n’ai pas la force de pleurer. Je pars m’allonger sur ma paillasse. Je repense à mon camarade battu. Mon cœur se serre. Je vis l’enfer. Le lendemain, il faut repartir. Se rendre à l’usine, le cœur lourd. Travailler. Teindre, vite et bien. Il n’est pas loin de midi quand une silhouette s’approche doucement de moi. Cette ombre est  familière. C’est mon frère. Il est torse nu, couvert de bleus et d’autres traces de coups, on dirait des marques de ceinture. Son visage est fermé, son patron le surveille du coin de l’œil. Il tente de se retourner mais son maître l’en empêche. Je suis paralysé. Alors, pour ne pas être submergé par l’émotion, je pense aux couleurs et aux toiles que j’ai travaillées hier. Je continue à marcher, tête baissée, vers l’entrepôt qui se trouve non loin d’ici. Je me sens terriblement coupable de ne même plus avoir la force de voler à son secours, de hurler ma rage au maître. Je ne peux rien faire pour l’aider. Sinon, je serai battu moi aussi. Il faudrait avoir du pouvoir, de l’argent … Puis, je repense, comme une fulgurance, à deux de mes camarades qui discutent depuis quelques jours à la sortie de l’usine avec un homme qui déclare venir de loin. Il dit qu’il est journaliste et qu’il fait un reportage sur les vêtements fabriqués dans nos usines. Il parle notre langue. Lui, au moins, il est doux et s’exprime calmement. Je comprends que les autres enfants s’adressent à lui. C’est un moment de détente.

Ce soir, j’irai moi aussi lui parler.

A la sortie de l’usine, je vois les enfants filer vers une placette où se tient l’occidental. Ils s’adressent à lui en riant. Mais moi, je ne dis rien. Je me suis assis avec eux et je repense à mon frère. J’ai bien essayé de dire, mais aucun mot ne peut s’évader. Ma gorge est nouée. Si je parle, je pleure. Après avoir longuement discuté avec les autres, l’occidental a plongé la main dans son sac et en a sorti des feuilles et des crayons. Il en a donné à tout le monde, dont moi. Il nous a demandé de nous représenter. C’est la première fois depuis si longtemps que je vais pouvoir crayonner. Je suis surpris de voir que nous reproduisons tous des bonshommes. Les petits font des patates avec des bras et des jambes, les plus habiles des visages.

Mon bonhomme laisse couler des larmes mais alors je n’y arrive pas. Il pleure. Mon voisin m’imite. L’étranger me dit des mots dans sa langue que je ne comprends pas, quelque chose pour me consoler. Les autres enfants se taisent. Puis les discussions reprennent. Les petits se remettent à rire. Tous sont si fiers d’avoir pu dessiner. L’étranger reprend la conversation dans notre langue. Il voudrait bien garder quelques croquis. Mais nous les rapportons tous avec nous, pliés et rangés au fond d’une poche, comme de précieux billets qu’il nous faudrait cacher.

C’était un rare moment d’apaisement.

 

Le soir même, les couleurs se ternissent.

C’est un soir de colère.

Mon père rentre du travail, le dos courbé, les traits tirés.

Mon frère s’en est allé.

Un coup de trop, un coup fatal sur un visage d’enfant qui ne faisait que travailler et rire normalement.

Il ne faisait que son devoir : ramener de l’argent pour nourrir les siens.

Cet enfant, c’était mon frère.

Je ne l’ai pas aidé. Je n’ai pas pu, je n’ai pas su.

 

Mon père s’énerve, il renverse les objets, il crie…Il dit qu’il ne pourra plus rembourser ses dettes. Son état me tétanise. Il me fait peur. Sa réaction est-elle le fruit de son chagrin ou de la peur d’un avenir avec encore moins d’argent ? Je pars me réfugier sur ma paillasse. La nuit est longue. Nous allons préparer les obsèques de mon frère. La prochaine fois, est-ce que ce sera mon tour ? Je me sens si seul, abandonné dans la nuit.

Le lendemain, je suis en retard. L’image de mon frère battu fait hélas écho à celle de mon camarade qui parlait un peu trop. Je cours le plus vite possible mais je n’arrive pas à chasser ce visage tuméfié de mon esprit. Ma course s’arrête brutalement lorsque je croise l’étranger. Il se penche vers moi, me sourit immédiatement. Il me parle dans ma langue avec son drôle d’accent. Il trouve les bons mots pour se faire comprendre en observant mon dessin de la veille. Entre deux sanglots, mon cœur s’ouvre, la parole se libère. Je ne dispose que de peu de temps : si je suis en retard, je serai puni et battu. Alors je dis, je dis tout.

 

Je reprends mon poste : je place mes mains dans les produits toxiques, je bats le tissu. Je m’aperçois qu’il y a un bac de teinture à côté de moi. Je jette un regard furtif autour de moi : pas de maître à l’horizon. Nerveusement, je sors de ma poche un petit bâtonnet que j’ai ramassé en chemin et je dessine sur la toile de jean mon bonhomme de larmes que j’avais tracé la veille. Mon voisin me fait comprendre que je suis en danger. Il observe mon tracé, me sourit et il décide de m’imiter. Il jette de nouveau un coup d’œil au mien et ajoute des larmes à son visage de teinture. C’est alors au tour de son voisin de faire de même, et ainsi de suite, comme par contagion frénétique. Bientôt, tout l’atelier reproduit le même croquis, comme un message universel de notre condition d’enfants exploités.

Je mets les toiles à sécher puis elles sont placées dans des sacs qui partiront vers d’autres ateliers, loin d’ici .Ces tissus contiennent notre appel au secours clandestin.Ils seront découpés soigneusement, cousus par d’autres ouvriers pauvres puis portés par la jeunesse émancipée des pays riches. Ils ont l’empreinte de la fragilité de nos petites mains. Et, en divers endroits, ils portent la marque de notre révolte : un bonhomme enfantin en larmes.

 

6 mois plus tard, sur de nombreuses chaînes de télévisons européennes

 

« Bonsoir et bienvenue sur Klash Enquête.

Ce soir nous allons aborder cette étrange mode que vient de lancer  la marque de vêtements Azar. Des millions de jeunes s’arrachent depuis quelques semaines des jeans bien particuliers, tous reconnaissables à la présence d’un étrange symbole. Chacun est marqué de manière aléatoire par un dessin d’enfant, toujours différent, semblant représenter un bonhomme en larmes. Les fashion victims exhibent avec fierté leur jean marqué de ce dessin unique.

Pourtant, que se cache t-il derrière ces jeans si prisés, qui sont pourtant à un prix abordable ?. Une nouvelle tendance ? Un message secret ? Ou plutôt un appel au secours, doublé d’un cri de révolte ? Ce sont les questions que nos journalistes se sont posées. Voici notre reportage : « Les secrets inavouables des couleurs », qui nous révèle que les créateurs de cette nouvelle mode sont en réalité des enfants. Ils travaillent dans des conditions inhumaines en contradiction totale avec les Droits de l’Enfant. »

Étoiles errantes

« Encore une pluie de cris, une pluie de bruits, de bombes sur la ville d’Alep, ville de cendres, de poussière, ville que je ne reconnais plus. De ce qui reste de ma chambre d’adolescente, j’entrevois des feux d’artifice. Dans cette nuit de sang, ce sont les combats qui n’en finissent plus. Je ne sais plus si j’ai eu peur, la peur est inscrite en moi, fait partie de moi. La présence chaleureuse de mon père ne m’apaise pas. Hier, un obus est tombé sur ma mère, et, dans le fracas,  a pulvérisé notre famille. Nous n’avons pas pu pleurer tant le chagrin était puissant et nous a cristallisés.

Ma petite sœur Asma a pris son ours, Nejma, dans ses bras et s’est mise à lui caresser l’oreille en sanglotant; elle croit que maman va revenir, que la vie d’avant va reprendre, elle n’a pas pris conscience que nous allions être obligés de partir. Loin, très loin, dans des lieux dont les noms nous sont étrangers. Papa nous a réunis dans le salon, puis il a annoncé qu’il avait donné beaucoup d’argent à un homme, que nous allions devoir prendre nos affaires et nous enfuir, nous sauver. Je suis triste et résignée. Nos sacs à dos sont prêts. C’est dur de trier ses affaires. Tout paraît essentiel dans de telles circonstances. Asma a embarqué son ours et, moi, notre album photo de famille.

26 mai 2016, à la frontière turque

Je n’en peux plus. Cela fait des heures que nous marchons. C’est un long périple qui nous attend, Papa nous avait prévenues. Asma est épuisée, elle tête l’oreille de son ours, Nejma. Papa la porte de temps en temps. Il nous faut suivre la cadence du groupe d’une centaine de fugitifs que nous suivons et dont nous faisons désormais partie. Un court arrêt nous permet de nous rafraîchir. Nous nous postons derrière des buissons. Les toiles sont dépliées. Mon père discute avec un autre homme qui ne m’inspire pas confiance ; mon père est soucieux et lui redonne de l’argent. C’est une grosse somme en liquide. Je ne comprends pas pourquoi. Il revient vers nous, fait le tour de notre abri de fortune, inquiet Nous sommes cachés au cœur de la nuit. Asma parle à Nejma. Mon père continue ses rondes, comme si nous étions des animaux traqués.

1 juin 2016 Izmir

Notre groupe s’est éparpillé: nous ne sommes plus que trente. Certains ont été arrêtés. Ceux qui ont échappé aux polices des frontières attendent comme nous que la voie soit libre pour prendre la mer. L’horizon laisse un peu d’espoir. Nous sommes assis sur cette plage, un peu plus légers, car il nous a  fallu laisser nos affaires, trop lourdes à porter. Les traits de mon père sont fatigués. Maman nous manque. Nejma sert d’oreiller à Asma que je ne parviens pas à consoler. Soudain, le passeur nous indique que nous allons pouvoir monter. Nous prenons pied, sans jamais nous quitter. Ma sœur est impatiente, c’est la première fois qu’elle monte en bateau. Elle s’imagine d’autres terres comme dans les livres de voyage et d’aventure. Mon père a le visage fermé. Mais il nous sourit quand même. Les pères sont ainsi. Il sait que nous n’avons pratiquement plus rien à manger. Il sort un paquet de biscuits, il nous fait croire qu’il est rempli. Quant à moi, je fixe le firmament : la nuit tombe et nous avançons sur la mer qui reflète le ciel, une mer sans frontières, sans murs, sans barrières, une mer sur laquelle nous sommes devenus des étoiles errantes.

 

15 juillet 2016, à proximité des îles grecques

Les mers ne sont pas sans danger. Un homme a voulu rejoindre sa femme au bout de la barque et il est tombé dans l’eau froide. Nous avons tous crié. Papa a rattrapé Asma, quand l’embarcation a failli chavirer. Nejma a perdu un œil et son bras gauche est abîmé. Combien d’épreuves allons-nous encore traverser ?

Quand apparaît la Terre ferme, nos yeux se sont mis à briller et tous avons été soulagés. A la peur de notre périple, vient s’opposer l’arrondi rassurant de toits bleus en coupoles et la blancheur des maisons; c’est un souffle apaisant, un espace de respiration, où tout semble reprendre vie.

Un très court espace de respiration. Devant nous, sur la plage, j’aperçois soudain une étrange bouée. Non…non…ce n’est pas une bouée ! Papa met sa main devant les yeux d’Asma. C’est un enfant, un enfant de l’âge d’Asma. Il est mort. Des hommes le prennent en photographie.

Trou noir.

Silence.

1 septembre 2016, frontière hongroise

Nous avançons vers le Nord, les jours se ressemblent. On marche, on s’arrête, on longe des murs barbelés, on se cache, on nous fouille, on nous traque sans arrêt. Papa déplie une carte de l’Europe et me montre fébrilement une ville « Calais », et un pays dont le nom est rempli d’espoir : l’Angleterre… Notre Terre d’asile, Terre d’exil. Je suis éreintée, mais je ne veux pas le montrer. Maman n’aurait pas voulu que je lâche prise devant Asma. Courage, m’aurait-elle dit. Courageuse, je serai. En sa mémoire, en son nom.

Hier, nous avons été poursuivis par des hommes au crâne rasé, ils nous ont chassés en hurlant des mots d’une langue barbare. J’ai eu très peur. De justesse, j’ai rattrapé Nejma, tombé sur le sol. Il est borgne désormais. Son poil est fatigué. Il connaît toute notre histoire, celle de l’errance de l’espoir.

 

 

2 octobre 2016, Calais

Ce qu’il fait froid  ici. Un épais manteau de brouillard recouvre le ciel, comme si nous étions emprisonnés. Nous vivons entassés dans des tentes, dans un endroit nommé « la jungle ». C’est une grande ville faite uniquement de bidonvilles. Qu’est-ce qu’une jungle si ce n’est un lieu sauvage ? Pour qui sommes-nous des sauvages ? Je ne comprends pas. Je faisais des études, nous avions une maison, une famille, des souvenirs, un avenir…nous ne sommes plus que l’ombre de nous–mêmes. Papa a maigri, Asma a perdu l’éclat de son enfance. Nejma, son compagnon de toujours, avec son œil de pirate, est là. Lui seul semble connaître de quoi seront faits nos lendemains. »

 

 

Le 24 octobre 2016, la jungle de Calais a été démantelée. 8000 migrants ont été évacués. Près d’une tente abandonnée, a été retrouvé un ours brun, et, une étiquette sur laquelle est inscrit le nom Nejma, qui signifie en arabe « Etoile errante ».

 

 

Pap’

J’ai peur. Je suis blotti contre le mur, roulé en boule dans un drap troué. Il fait sombre dans la chambre de Pap’, qui donne sur la rue. Il doit être environ 4 heures du matin.

À 5 heures, les soldats viendront chercher Pap’, pour le conduire au Mur où il sera fusillé. Depuis que les militaires ont pris le pouvoir, les exécutions de ce genre ont remplacé les pendaisons. À  5 heures, Pap’ sera arrêté, puis fusillé à 6 heures. Alors que Pap’ n’a rien fait ! Il roulait en voiture et son pneu a crevé. Il a été obligé de marcher jusqu’à la prochaine ville pour demander de l’aide à un garagiste. Et comme le meurtre a été commis à 500 mètres et que Pap’ n’a pas d’alibi solide, il a été condamné. Il est innocent ! Mais les militaires n’ont rien voulu savoir. La seule grâce que Pap’ ait obtenue, c’est de passer ses dernières heures avec moi, surveillé par un bracelet émetteur et deux soldats placés devant la porte.

 

4H30. Trente minutes qui me semblent être autant de coups de poignard dans mon cœur. Je peaufine dans ma tête tous les détails d’un plan pour empêcher l’exécution.

4H50. Je me blottis un peu plus contre Pap’ qui dort profondément.

5H. La porte s’ouvre brusquement. Deux silhouettes d’hommes se découpent dans l’encadrement de la porte. Armées. L’un des hommes me donne un coup de crosse dans les côtes, en m’ordonnant de bouger. Une grimace de douleur aux lèvres, j’obéis sans protester.

Les hommes réveillent Pap’ à coups de crosse. Il se lève, le visage sans expression, les yeux vides. Mais lorsqu’il me voit, ses yeux qui se remplissent d’un mélange de colère, de tristesse et de déception m’ordonnent de partir. Partir chez l’oncle Ahmed qui doit me recueillir après… l’exécution.

« Tourne-toi ! » lui jette soudain un des hommes.

Pap’ se tourne face à l’homme qui lui lie les mains dans le dos.

« Avance, tueur; lui crache-t-il au visage.

-Ouais, dépêche sale type !» ajoute l’autre.

Je bous intérieurement. Pap’ n’est pas un sale type, et encore moins un tueur ! Je me force à me calmer. Ce n’est pas mon intervention qui va changer les choses. Au contraire, elle risque de les aggraver !

 

Les soldats emmènent Pap’. Ils vont l’escorter à l’autre bout du village, pour l’exécution, à 6 heures. Je prends un sac avec des vêtements et cours à toute vitesse chez l’oncle Ahmed. Je frappe à la porte et laisse le baluchon avant de m’enfuir comme un voleur, en direction du Mur.  Si oncle Ahmed me voit, il voudra me retenir pour que je n’assiste pas à l’exécution. Mais c’est ce que je veux faire. Y ASSISTER. Tenter une dernière fois de changer les choses. Tenter une dernière fois de sauver Pap’. M’interposer devant les soldats en joue pour hurler une dernière fois qu’il est innocent. Et… et mourir avec lui. Je ne peux pas vivre sans lui, sans Pap’, sans mon père. Ma mère m’a abandonné et il s’est occupé de moi. Seul. Sans aide. Je ne supporterais pas d’être orphelin. Je ne veux pas perdre mon père, lui qui m’a raconté toute l’histoire de notre famille. Répété des dizaines de fois, en me demandant de ne pas oublier. « C’est important de ne pas oublier sa famille, soupirait-il. Il ne faut pas oublier ses racines. »

 

J’ai dépassé la place et je ne suis plus très loin du Mur des fusillés. Je jette un coup d’œil à ma montre. 5h50. Je redouble de vitesse.

Ça y est ! J’y suis. Je me cache dans un bosquet, sur la pente juste à côté, pour courir à toute vitesse et empêcher cette erreur.

Les soldats sont alignés, face à Pap’, et à d’autres personnes que je ne connais pas, plaquées contre le Mur. Un soldat lit la sentence de leur exécution. Il ne lit pas très fort et j’en entends des bribes

« … condamné pour meurtre… poignard…sera fusillé…dormi chez lui… surveillé… »

Il est en train de lire la condamnation de Pap’. Les larmes me montent aux yeux. Non, je ne dois pas pleurer, pas maintenant. Je dois être brave. Un digne défenseur de mon père quand je m’interposerai face aux soldats, et non pas un gamin pleurnichard.

 

« En joue ! » tonne un soldat.

Les soldats pointent leurs fusils. Je m’apprête à m’élancer mais quelque chose me retient. Notre dernière conversation, sur notre famille. Sur le fait de ne pas oublier. Et soudain, je comprends. Je comprends que je ne dois pas m’interposer et risquer ma vie. Je passe ma tête à travers le feuillage. Pap’ semble chercher quelque chose du regard. Je fais un petit signe de la main pour capter son attention. Les yeux de Pap’ sont remplis de larmes.

« Je t’aime » lis-je sur ses lèvres.

« Moi aussi » articulai-je en silence.

« Je ne t’oublierai pas » ajoutai-je.

Il me fait signe qu’il a compris et un sourire éclaire son visage.

« Tirez ! »

Je ferme les yeux, par réflexe. Quand je les rouvre, Pap’ a toujours son sourire sur le visage, tandis qu’il s’affaisse. Puis il tombe face contre terre, la chemise teintée de rouge.

 

Je ne suis pas intervenu. Je ne me suis pas interposé et mon père vient de mourir, là, sous mes yeux. Je ne l’ai pas fait car je me souviens de ses dernières paroles, quand il m’expliquait qu’il ne faut jamais oublier. Jamais. Car on n’est jamais seul face à la mort s’il y a quelqu’un pour se souvenir de vous. Je ne l’oublierai jamais. Je parlerai de lui à Oncle Ahmed, Tante Inès, mes cousins, mes enfants, mes petits-enfants, mes neveux… Afin qu’il ne soit jamais vraiment mort.

Pap’… Je t’aime.

 

 

 

 

Vert-éclat-de-sang

Lu Pan : C’est moche de se dire qu’on peut priver un pays d’un autre, car chaque partie de ce globe, que ce soit un pays ou un petit village le constitue. Ma mère m’a toujours dit qu’on ne grandit pas seul, mais qu’on se retient aux autres pour ne pas tomber. Est-ce que ça veut dire que notre pays va tomber maintenant qu’il n’a plus personne pour s’accrocher ? Mon nom est Lu Pan, je vis en Chine à  Dandong. J’ai eu quatorze ans en février et ça me semble déjà si loin, nous ne sommes pourtant qu’au milieu d’avril. Le temps s’écoule si vite quand on passe toutes ses journées à entretenir le monstre qui nous retient prisonniers.

 

Li Mei : « J’y vais Nainai* ! Je serai de retour avant la nuit ! » Mon nom est Li Mei, je suis Chinoise d’origine, mais je vis en Corée du Nord sous une fausse identité. Si je suis venue dans ce satané pays c’est pour m’occuper de ma grand-mère. Elle est ma seule famille, enfin je crois. Je suis persuadée que mes parents restés en Chine sont morts. De toute façon je ne pourrai jamais le vérifier… Tous les jours, je vais au pied du mur. J’inspecte toute la journée à la recherche de la moindre fissure, de la moindre petite entaille qui nous permettra de passer un jour de l’autre côté de cet immense obstacle qui nous empêche de vivre, qui nous prive d’oxygène.

*mamie, en chinois

 

Lu Pan : Ça me tue de devoir effacer sur le mur tous ces messages d’espoir, de détresse… Cette société nous détruit à petit feu. Hier, nous avons encore perdu un des nôtres, tué par les gardes-frontière. Il essayait d’escalader le mur après y avoir dessiné pendant des heures. Il a transmis à ce mur chaque particule qui le constituait, il a dessiné jusqu’à ce qu’il ne reste en lui que de la haine et de la tristesse. Ces monstres l’ont tué alors qu’il était déjà mort au fond de lui… Mais ce soir, je rentre le cœur moins lourd. Un soupçon d’espoir au fond du cœur : je tiens dans ma main le message que j’ai trouvé. Parfois, un monstre réserve bien des surprises…

 

Li Mei : En rentrant, je prépare du thé et pour la première fois depuis des années, je chante la comptine de mon enfance : « xiao yàn zi chuân huâ yi… ».* Ma joie vient de l’espoir qui se réveille en moi. Aujourd’hui j’ai trouvé une brèche, la première depuis des mois… J’y ai glissé un message pour demander de l’aide. Ce soir je vais prier tous les Dieux de cette Terre pour que quelqu’un de bienveillant de l’autre côté le retrouve et nous vienne en aide.

*comptine chinoise

 

Lu Pan : Durant tout le souper, j’ai fait tout mon possible pour ne pas me ruer dans un endroit tranquille et dévorer chaque parole logée sur ce petit  bout de papier. Une fois seul, j’ouvre le message : « Bonjour, je suis de l’autre côté du mur et j’ai besoin d’aide. Nous enfermer de la sorte n’est pas humain… Si vous êtes de mon avis  et si vous désirez m’aider, RDV demain à 12h15 à la faille. PS : je ne peux vous dévoiler mon identité pour des raisons de sécurité…» Mon autre main serre si fort mon futon que mes doigts sont en feu mais je m’en  fiche. Ce message vient de m’apprendre qu’il y a du cœur et des sentiments de l’autre côté de cette masse sans vie. Mes joues et mes pieds me brûlent, je dois bouger, courir, partir d’ici, vite. C’est comme si ce petit bout de papier venait de me donner le signal, celui que j’attends depuis si longtemps. Demain je  partirai. Je mets quelques affaires dans un sac, m’allonge sur mon futon et m’endors.

 

Li Mei : Je marche, je m’arrête. Je suis devant le mur ; il est 12h15, aucun garde en vue. Je pose mes mains sur le mur et commence à chercher ma faille.

 

Lu Pan : Midi ! Je me réveille en sursaut ! J’ai dû me rendormir. Vite, j’enfourche mon vélo et commence à pédaler. Plus vite, plus fort. Je m’arrête net. Je suis devant le monstre. Pas besoin de chercher, je la vois. Je m’approche de la faille et me baisse.

 

Li Mei : Ça y est. La faille est sous mon index. J’enlève ma main du mur et me baisse. Je mets mon œil au niveau de l’ouverture. Je n’arrive plus à respirer. Le temps s’arrête, plus un bruit. Seuls les battements de mon cœur résonnent à travers ce silence impressionnant.

 

Lu Pan : Un œil. Mon cœur fait un bond. Plus un bruit. On dirait que tout vient de s’arrêter. C’est comme si cet échange de regards venait de suspendre le temps. Je vois un œil avec au milieu une iris verte. Quelques taches de couleur rouge, comme un éclat de sang, se mélangent à cette émeraude… C’est elle, la fille du message !

 

Li Mei : Je l’ai enfin rencontré ! J’aimerais savourer cet instant délicieux. Malheureusement le temps presse. Mes mots ont du mal à sortir de ma bouche mais nous réussissons quand même à communiquer. Je lui explique qui je suis, pourquoi je suis là, mais aussi que je suis en danger ici : je ne suis pas en règle dans ce pays, si on se fait repérer, je risque la mort, et il ne doit pas m’appeler par mon vrai nom. Il murmure alors quelque chose que je comprends pas tout de suite :  « Vert-éclat-de-sang ». Il le répète et me dit que c’est le surnom qu’il m’a trouvé ; mais moi je peux l’appeler par son vrai nom, Lu pan. Il est prêt à m’aider, il me dit qu’avant il avait une famille, un frère, qu’il n’était pas obligé de se battre pour travailler afin de pouvoir manger, il vivait… Maintenant il n’a plus rien, alors s’il peut s’accrocher au moindre espoir il fonce. Hélas nous devons nous séparer, les gardes ne vont plus tarder. Je suis tellement heureuse de l’avoir rencontré !

 

Lu Pan : Je l’ai entrevue, je lui ai parlé. Je ne sais pas son nom, elle n’a pas le droit de me le dire, alors je l’ai surnommée Vert-éclat-de-sang. Je veux l’aider, elle est en danger. Demain nous devons nous retrouver au même endroit, à la même heure. J’ai hâte.

 

Li Mei : Embrasser ma nainai quand je rentre est la chose que j’aime le plus faire dans ma vie. Cette étreinte-là est la plus sincère de toutes… J’aimerais tant lui parler de Lu Pan. Malheureusement je ne peux pas… Ça la mettrait en danger et je ne veux pas risquer sa vie. Elle est tout pour moi, sans elle je n’ai plus rien…

 

Lu Pan : Avec Vert-éclat-de-sang, on a pris l’habitude de se laisser des petits messages dans la faille. Mais nos réunions sont devenues trop dangereuses… Cela fait maintenant un mois que nous élaborons un plan d’évasion : éloigner le plus possible les gardes pendant une de leurs pauses afin de réussir à passer de l’autre côté (par un moyen que nous n’avons pas encore trouvé…). Au début, j’étais tellement enthousiaste à l’idée de pouvoir élaborer ce plan que je ne comptais plus les jours ni les heures qui passaient si lentement avant de retrouver mon unique joie : Vert-éclat-de-sang… Mais maintenant, je commence à perdre patience. Un mois d’entrevues illégales pour en être seulement là. C’est vraiment désespérant… Je dois pourtant absolument rester positif et continuer à aller la voir. Je sais qu’un jour, de quelque façon que ce soit, tous nos efforts seront récompensés… Aujourd’hui j’ai rendez-vous avec elle. Hier, elle m’a laissé un message me disant de venir la retrouver cet après-midi, vers 14h…

 

Lu pan : Il est 13h30. Je prends mon vélo et commence à pédaler fébrilement. J’arrive au lieu du rendez-vous, je pose mon vélo et me baisse au niveau de la faille. Vert-éclat- de- sang n’est pas là. Seul le bout de papier que j’ai laissé hier est encore visible. Je vais attendre mon amie, elle ne va sûrement pas tarder. Je l’attends depuis maintenant une heure, la panique me gagne ! Il lui est sûrement arrivé quelque chose… Les gardes vont bientôt arriver et je ne peux pas rester là… Je laisse un nouveau message identique au précédent.

 

Lu Pan : Je suis retourné au mur aujourd’hui, Vert-éclat-de-sang n’est toujours pas là…

 

Lu Pan : Toujours rien… Les jours passent… Je ne mange plus. Je ne dors plus… Son visage me hante, et mon espoir se dissout de plus en plus…

 

Lu Pan : Toujours rien !

 

Lu Pan : Rien !

 

Lu Pan : Rien…

 

Lu Pan : Je te promets de consacrer le reste de ma vie à ta recherche, mon amie, Vert-éclat-de-sang.

Au milieu des oiseaux

Je ne sentais plus mes pieds, ma tête était lourde, j’avais la gorge sèche et cet étrange goût dans la bouche. Mon pied se prit dans une dalle et je chutai au sol. Mon genou était en sang mais je me relevai et continuai à courir jusqu’à n’en plus pouvoir. Je m’étais fait la promesse de ne pas m’arrêter, de continuer jusqu’à m’envoler. M’envoler aussi haut que je le pourrais, au milieu des oiseaux, là où tout est si calme, si pacifique, où il n’y a ni conflit ni injustice. Là où tout le monde est libre de faire ce qu’il souhaite. C’est là, c’est exactement dans cet endroit que je voulais m’enfuir. Pour ne plus avoir affaire à la cruauté de ce monde, à cette injustice qui me rendait malade et me faisait tant souffrir. Je chutai une nouvelle fois et m’assommai contre le pavé encore humide de la dernière averse… Je sentis alors les menottes m’enlacer les poignets, puis, le noir complet.

J’ouvris  mes yeux encore bouffis et, la bouche pâteuse, observai ce qui m’entourait. J’étais dans une position inconfortable sur ce qui me semblait être un lit. La pièce dans laquelle je me trouvais était plongée dans le noir. L’odeur qui y régnait était écœurante : un mélange de médicaments, de transpiration et d’humidité. Je me trouvais peut-être dans le sous-sol ou à l’arrière d’un bâtiment, ou encore dans une prison…Je ne savais pas, je l’ignorais, tout cela m’échappait. Je repensais à Hassan, à ses grands yeux noirs et innocents, à ses lèvres charnues, à ses tendres baisers, à ce soir où nous n’aurions jamais dû nous retrouver. Hassan avait insisté la veille, pour que l’on passe un peu de temps ensemble, avant qu’il ne parte étudier en France. J’avais tenu bon – il ne fallait pas qu’on se voie trop régulièrement, au risque que l’on nous remarque – jusqu’à ce qu’il me fasse ses yeux doux, alors là, j’avais cédé et nous nous étions donc retrouvés le lendemain soir, au pied de cet oranger. Il était là, grand et beau. Je l’avais enlacé de mes bras, puis nous avions entendu au loin : « Ils sont là, regardez ! ». Trois hommes plus âgés nous avaient alors poursuivis, trois hommes dont mon frère, ce traître à qui j’avais cru bon de confier ma relation avec Hassan. J’avais jeté un dernier regard amoureux à Hassan et avais couru tout ce que je pouvais. Durant toute la nuit je n’avais cessé de courir et à l’aube, j’avais eu la malheureuse idée de m’arrêter derrière des poubelles, en plein centre ville. C’est à cet endroit que les policiers avaient réussi à me rattraper. Je me trouvais dans cet endroit maudit, dans mon pays où la vie n’est qu’interdictions et obligations : le Pakistan.

Je me demandais où pouvait bien se trouver mon bien-aimé, il devait être loin, entre les mains d’autres policiers, ou bien y avait-t-il échappé ? Me perdant dans mes pensées, je n’entendis pas la porte s’ouvrir. Un homme entra dans la pièce. Il était grand et semblait avoir une cinquantaine d’années. Il s’avança vers moi, un papier à la main, et m’annonça :

« Bon, tu vas répondre à toutes mes questions sans discuter. »

Et il continua sans attendre ma réponse :

« Ton âge ? demanda-t-il avant de s’interrompre. Euh, déjà le procès aura lieu demain à la première heure »

Tout se bouscula soudainement dans ma tête…Une procès, avais-je bien entendu ? Mais de quoi m’accusait-on ? Qu’avais-je bien pu commettre ? Ma tête se remplit de questionnements ….Je décidai alors d’essayer de me replonger dans mes pensées afin d’éviter que ma tête n’explose, mais en vain. Je ne parvins pas à me tirer cette idée de l’esprit. Un procès, cela semblait grave. Je me demandais ce qu’il en adviendrait. Ma mère était-elle au courant ? Et ma sœur ?

Le procès eut lieu le lendemain, comme convenu. Ma mère se trouvait au premier rang. Qui l’avait prévenue ? Que devait-elle penser de moi, elle qui avait mené une vie exemplaire aux yeux de son pays ? Le dos voûté, en larmes, elle semblait effondrée. Ma sœur, elle, ne me montra même pas son visage. Mon frère ne s’était pas donné la peine de venir. Était-il rongé par la culpabilité de sa trahison ou son absence signifiait-elle son indifférence ? Pendant les deux heures que dura le procès, mon cœur resta vide d’émotions et aucune expression ne s’afficha sur mon visage, je ne pensais à rien et avais la bizarre sensation de vivre quelque chose d’irréel. Je rêvais peut-être ? De loin, des voix me parvenaient. Elles parlaient de vices, d’atteinte à la morale publique, d’honneur bafoué, de délit. Mon rêve ou plutôt mon cauchemar était bien réel et la sentence de ce procès finit par tomber…Je devais mourir. Mourir. Lorsque je l’appris, mon cœur s’emballa et la tête me tourna, l’air me manqua et je crus m’évanouir. Après ce moment de sidération, je réalisai que jamais plus je n’allais revoir ces êtres chers, ma mère, ma sœur, Hassan, qui donnaient un sens à ma vie et me faisaient aller de l’avant. J’allais mourir misérablement, par un coup de pistolet ou par une injection létale, et mon image s’effacerait peu à peu des mémoires. Je n’arrivais pas à me faire à l’idée que je n’allais plus exister. Je réfléchis à tout cela durant des heures, espérant trouver, ne serait-ce qu’une toute petite idée positive, mais je me raisonnai : la mort n’a rien de positif, rien. Ôter la vie d’un homme est un acte des plus barbares et ignobles qui soient. Personne, quoi qu’il ait commis, ne mérite d’être tué.

La semaine suivante, je subis un tas d’interrogatoires et d’autres supplices. Je devais me préparer à la mort. Toutes les nuits je laissais couler ces larmes qui rugissaient en moi, toute cette colère, cette incompréhension. Je n’en pouvais plus, tout simplement. Je ne pouvais pas y croire, je ne pouvais pas me dire que j’allais quitter ce monde. Peut-être bien que parfois, cette idée me soulageait quoique cela paraisse étrange. Je me disais qu’au moins, je n’allais plus subir toutes ces souffrances et que j’allais enfin trouver un peu de paix.

J’allais peut-être enfin pouvoir être moi-même. Car oui, j’avais maintenant compris de quoi on m’accusait, après beaucoup de réflexion. Je compris que l’on ne me condamnait pas parce que j’avais volé ou tué. Mais parce que j’avais commis un crime : le crime d’être un homme et d’en aimer un autre.

 

Arnoldo tu contes trop

Le réveil avait sonné depuis une bonne petite demi-heure, et le petit garçon se brossait les dents. La mousse produite par le frottement du dentifrice l’amusait et, comme souvent, il rigolait en se regardant dans la glace, en postillonnant un peu de mousse à la menthe. Une voix féminine et aiguë l’appela. Le petit garçon se rinça immédiatement la bouche, sortit de la salle de bain et dévala les escaliers de bois en lançant des « J’arrive, j’arrive ! » joyeux. Il ramassa son cartable, qui n’était pas léger, mais il n’était pas du genre à se plaindre, ah ça non ! Il prit la main de la dame, dans sa grande robe noire élégante, qui lui fit un petit sourire et ils quittèrent la maison, pour se rendre à l’école.

 

Le petit garçon que vous voyez là, qui marche en sautillant, c’est Arnoldo. Un petit garçon de 7 ans, au teint bien basané, voire un peu plus sombre, au sourire d’ange, aux dents un peu écartées et aux cheveux bruns indémêlables. Mais Arnoldo, derrière son sourire joyeux, cache un passé bien plus triste. C’est un réfugié centrafricain. Son nom est d’ailleurs plutôt rare en Centrafrique,  mais ce n’est pas le plus important. Il a fui la guerre civile, a perdu ses parents dans la panique, a réussi à atteindre un camp en suivant les autres fuyards, et a été transféré en France. La perte de ses parents fut très dure pour lui, et il sombrait dans la dépression. Cela fait déjà plusieurs mois, Arnoldo parvient depuis peu à montrer de nouveau son grand sourire. Heureusement pour lui, il a été accueilli par une famille qui l’a beaucoup aidé et prend bien soin de lui.

 

Il arriva à l’école toujours en sautillant joyeusement, dit « à tout à l’heure ! » à la dame, sa mère adoptive. La cloche sonna, et il partit se ranger avec sa classe.

 

Arnoldo ne commençait jamais, du moins à l’école, une discussion. Bien qu’il sût parler français, énoncer une phrase complexe restait un vrai défi. Il avait un peu honte de ses phrases maladroites, au verbe parfois non conjugué, ou au mauvais déterminant. Non, généralement, c’était ses camarades de classe, curieux, qui lançaient la discussion. Ils lui demandaient souvent de leur raconter cette histoire, même pas inventée, où il avait porté un serpent autour du cou. Ou encore toutes ces choses dangereuses qu’il avait pu faire, bien que certaines fussent exagérées par les enfants qui croyaient qu’en Afrique, tout serpent était venimeux, que chaque rivière cachait des crocodiles, et que chaque rocher cachait un lion.

 

Le petit garçon éprouvait toujours une satisfaction à raconter ses « exploits », qui pour lui n’avaient pas grand-chose d’extraordinaire, mais qui émerveillaient tant ses camarades. Il se dégageait ainsi de lui, une sorte de fierté guerrière qui impressionnait de nombreux petits garçons et petites filles de son école.

 

Il s’assit dans la classe, derrière son pupitre et commença à sortir ses affaires. Mais son regard fut bientôt attiré par la jeune fille qui se tenait sur le pas de la porte. Il fut subjugué par cette jeune fille à la robe de coton, aérienne et légère, avec un visage fin et délicat, des cheveux blonds comme les blés et les yeux bleus comme le ciel, presque cristallins. Derrière cette apparition plus que surprenante, se cachait sa mère, qui l’était tout autant. Cependant, elle se dressait telle une ombre, droite et sèche, le visage pincé, une silhouette mince et des jambes longues et fines faisant penser à des pattes d’araignées. La seule chose que cette femme étrange partageait avec sa fille, c’étaient ses cheveux blonds, et encore, ils semblaient rêches et abîmés. Arnoldo ne vit pas le regard mauvais et dégoûté que lui lança cette dernière, il ne vit que des petits yeux noirs plissés d’un air sévère. La maîtresse invita la jeune fille à entrer dans la classe, elle salua sa mère qui lui souhaita bonne chance. En effet, la jeune fille était timide, elle entra d’une démarche maladroite, qui pourtant restait légère, et se posta un peu brutalement devant la classe. Elle bafouilla une phrase de présentation qui fut inaudible tant elle parlait bas. La maîtresse l’aida un peu.

« Voici votre nouvelle camarade de classe, elle vient d’arriver dans la région. Allez, présente- toi, l’encouragea-t-elle

-Je… Euh… Bonjour, je m’appelle euh… Marie… et euh… enchantée de vous rencontrer ! »

Tous les élèves répondirent joyeusement des « bienvenue » et des « enchantés » mais Arnoldo semblait un peu dormir debout, il finit par se réveiller soudainement et la salua avec un grand sourire.

 

Le cours porta sur des mathématiques banales, des additions, des soustractions et des multiplications, avec quelques divisions simples dissimulées dans des problèmes. La sonnerie finit par se faire entendre et les enfants partirent en récréation. La nouvelle, Marie, se fit encercler rapidement par la plupart de ses camarades de classe qui s’attelèrent à lui poser toutes sortes de questions. La petite fille fut perdue dans un premier temps, puis se détendit et leur répondit avec un sourire angélique. Arnoldo se rapprocha du cercle d’élèves, et, immédiatement, il fallut à ses camarades vanter ses mérites « guerriers » à la jeune fille. Marie était très impressionnée, elle était même plus facilement impressionnable que les autres enfants de la classe, qui l’étaient déjà beaucoup. Rapidement, Marie et Arnoldo devinrent de bons amis. La jeune fille était une enfant très gentille et calme et ne faisait pas relever toutes les erreurs de français au petit garçon lorsqu’il s’exprimait, contrairement aux autres qui le faisaient encore, certains pour aider le jeune garçon, d’autres pour l’énerver un peu sans doute. Non, elle était très compréhensive.

 

Ainsi, la récréation passa vite. D’autres journées aussi ; la semaine passa vite. Puis un mois. Et le jour de la sortie scolaire arriva. Les enfants allaient au zoo : c’était une sortie qui avait été organisée durant ce dernier mois et le projet remontait au début de l’année.

 

La « fierté guerrière » du jeune garçon en brilla davantage , non qu’il se vantât de connaître chaque lion, éléphant ou girafe qu’il croisait, mais il avait quelques contes intéressants qui lui revenaient en mémoire lorsqu’il les voyait. Des exploits d’anciens guerriers que lui avait contés son père, des exploits d’anciennes divinités que lui avait contés sa mère. On pouvait juger impressionnants tous ces contes qu’il connaissait, il en connaissait bon nombre et certains étaient assez complexes, surtout avec certains noms de personnages assez biscornus. Mais cette manière qu’il avait de conter les histoires était devenue magique et extraordinaire ce dernier mois. Bien sûr, sa connaissance du français se complétait de jour en jour, mais on pouvait dire que l’arrivée de Marie lui avait donné comme une envie de se « surpasser » et désormais chaque histoire qu’il contait était enrichie d’une magie, d’une émotion particulière, qui faisait voyager quiconque l’écoutait dans un monde incroyable recelant des mystères.

 

Cependant, le lendemain de la sortie, Marie arriva avec sa mère au visage pincé. Celle-ci laissait habituellement sa fille au portail de la cour, mais elle entra cette fois ci et sembla se diriger de ses grandes et longues jambes d’arachnides vers le bureau du Directeur. Les élèves la regardèrent passer, de sa démarche si étrange, emmenant Marie avec elle, qui ne lança qu’un regard timide aux élèves. Arnoldo, connaissant désormais bien la jeune fille, se douta immédiatement que quelque chose allait se passer et pas vraiment quelque chose de bien. Elle comptait beaucoup pour lui .Alors, inquiet, il décida de suivre discrètement Marie et son étrange mère. Certains des autres élèves le suivirent aussi, trouvant l’occasion de s’amuser avec leur « guerrier » favori idéal. Ils arrivèrent dans le couloir qui donnait sur le bureau du Directeur, ils n’eurent même pas à s’approcher, la mère hurlait déjà suffisamment fort. « Que l’on renvoie l’étranger ! » disait-elle. Arnoldo comprit bien qu’on parlait de lui, mais ne comprit pas pourquoi on devait le renvoyer, ses camarades non plus. De plus, Arnoldo n’avait jamais rien fait de mal à cette étrange dame et encore moins à la jolie Marie. Et puis même, il n’avait rien fait de mal à l’école non plus. La voix de la dame, aiguë et de plus en plus désagréable, criait sur le pauvre Directeur qui peinait à comprendre quelle furie lui était tombée sur la tête.

« Madame, écoutez, nous sommes ici dans un établissement laïque. » commença le Directeur de sa voix grave

– Je ne tolérerai pas qu’un petit démon de la brousse pervertisse l’esprit de ma jeune fille ! s’écria la femme d’une voix aiguë et désagréable de crécerelle

– Arnoldo n’a rien fait de mal, Madame  » continua le Directeur.

On pouvait constater dans sa voix qu’il s’efforçait de garder son calme et d’être patient.

« Si j’ai bien compris, il a juste raconté quelques contes, les contes ont été créés pour faire rêver les enfants, pas pour pervertir leur esprit. Arnoldo n’a rien de méchant, c’est un honnête garçon…

-Vous êtes juste aveugle ! coupa la bonne femme, Renvoyez-le donc !

-Madame, ceci est tout juste raciste. Allez crier vos propos ridicules ailleurs, mais ici, vous devez respecter l’esprit de laïcité et l’absence de discrimination qui ont été instaurés ! »

La femme sortit du bureau, la face rougie par la colère, criant des choses devenues incompréhensibles et certainement terribles et Arnoldo et ses camarades ne comprirent pas pourquoi, mais on ne revit plus jamais la gentille Marie.

Fermer les yeux et voyager dans les étoiles

Un coup de feu provenant de l’extérieur me réveilla, encore une fois. Alors qu’il faisait encore nuit, la rue me paraissait bien agitée. Des cris de femmes et d’enfants résonnaient dans ma tête :

« Suis-je bien réveillé? Ou est-ce encore un de ces maudits  cauchemars ? », pensai-je.

Maman déboula en trombe dans ma chambre, effrayée. Elle me prit dans ses bras et me chuchota : « Prépare un sac avec tes affaires les plus importantes. Promets-moi de ne pas regarder par la fenêtre. Ne t’inquiète pas, on va rejoindre papa à l’Ouest.»         L’idée de quitter cet endroit me réconforta. Depuis plusieurs jours, ce lieu m’effrayait. Je me précipitai vers mon sac pour préparer mes affaires le plus vite possible. J’attrapai ma peluche préférée, mon épée en plastique pour protéger maman et un pull. Au moment où je fermais mon sac, un énorme bruit retentit dans toute la ville. Tout l’immeuble se mit à trembler, la fenêtre éclata en mille morceaux et je fus violemment projeté sur mon lit. Mes oreilles sifflèrent sous la violence du choc. J’accourus rejoindre maman.

Dans le salon, un  pan de mur s’était effondré, laissant place à un trou béant donnant sur l’extérieur. Sous les décombres, je la trouvai allongée sur le sol. La souffrance se lisait dans ses yeux. Je m’approchai d’elle, dégageai la poussière de son visage du bout de mes doigts, et elle me dit :

 » Mon chéri, il faut que tu partes. Nous ne pouvons plus vivre ici ; des gens se plaisent à détruire la ville. Prends ton sac et commence à partir en direction du quartier de Zabdiyé. Il faut que tu retrouves ta tante et tes cousins.

  • Mais maman, pourquoi tu ne viens pas avec moi ?
  • Il faut que je remette un peu d’ordre dans ce salon. Il y a des bouts de brique et de la poussière partout. Pars vite, je te rejoindrai le plus vite possible. Je t’aime, fais attention à toi. »

Je n’eus pas  le temps de répondre qu’elle s’était déjà endormie… Je la laissai se reposer : en effet, il y avait beaucoup de ménage à faire. Maman avait bien raison de rester et de prendre quelques forces avant ! Résolu,  je pris mon sac et partis dans la direction qu’elle m’avait imposée.

Après une vingtaine de minutes, j’arrivai près d’une foule de personnes regroupées près des bus. Seuls quelques visages m’étaient familiers, dont ceux de ma tante et de mes cousins. J’accourus vers elle et me jetai dans ses bras, soulagé. Elle fut bien surprise de me voir seul :

« Mais où est ta mère ?

  • Elle voulait remettre en ordre l’appartement avant de nous rejoindre. Mais avant, elle fait une sieste, allongée sur le sol du salon.
  • Oh ! Je vois. Ne t’en fais pas, ça va aller, je reste avec toi en attendant ta maman, me rassura ma tante, masquant vainement son émotion. »

Je haussai les épaules, puis elle me prit par la main. Je sentais qu’elle était émue, sans trop savoir pourquoi pourtant. Le fait de fuir le quartier ? De quitter sa maison et ses amis ? Nous nous dirigeâmes vers les soutes où nous déposâmes nos bagages.

Une fois que nous fûmes  installés à nos places,  je regardai les personnes qui nous entouraient. A ma droite, une femme me fixait. Elle avait les yeux rouges, comme si elle avait pleuré, et une grande brûlure striait et déformait son visage. Remarquant qu’à mon tour je l’observais, elle détourna le regard et resserra son voile. J’interrogeai alors ma tante :

« Où allons-nous ?

  • Le bus nous emmènera dans le quartier de Ramoussa, pour ensuite se rendre à l’Ouest de notre ville d’Alep. »

Nous patientâmes seulement quelques minutes avant que le bus ne démarre. Je vérifiai une dernière fois par la fenêtre si maman arrivait. Mon ventre se mit à gargouiller. Cela faisait plusieurs jours que nous n’avions pas mangé un vrai repas garni. Mon cousin Sayid sortit de sa poche un petit morceau de pain.

« Tiens, mange ça, c’est mamie qui est allée en chercher à Jaïch Al-Islam. Elle nous a raconté qu’elle et d’autres habitants avaient profité du retrait des combattants pour aller chercher de la nourriture dans les locaux qu’ils avaient abandonnés. Apprécie ce morceau car, avec la hausse des prix, ce sera dur de s’en procurer de nouveau !

  • D’accord Sayid, merci beaucoup. »

Tout en grignotant le quignon, je regardai par la fenêtre le panneau « Al-Mashad » barré, ce qui signifiait que nous sortions de notre quartier. La femme au visage brûlé montra à l’homme assis à côté d’elle un avion qui venait dans notre direction. Elle semblait paniquée. Une bombe tomba juste devant le bus, ce qui dévia sa trajectoire. Tous les passagers furent sous le choc. Certains priaient en pleurant, d’autres hurlaient à l’aide.

Ça devait être les hommes qui s’amusaient à détruire nos habitations, pensai-je en reprenant les mots de maman. Ils veulent sûrement détruire notre bus maintenant, et, à cause d’eux, maman est encore en train de nettoyer leurs dégâts…

Une autre explosion se fit entendre sur la droite, à quelques mètres du bus qui bascula sur le côté. Les vitres explosèrent et les passagers du rang de droite nous tombèrent dessus. Écrasé par la femme et l’homme, j’essayai de me dégager pour rejoindre ma tante qui me prit dans ses bras. À cet instant, je voulais mes parents, et juste eux :

« Quand maman va nous voir, elle va venir nous aider.

  • Non Sami, me murmura alors ma tante, ta maman ne reviendra plus. Elle s’est endormie et ne se réveillera pas. Je ne sais pas ce qu’il s’est passé quand tu es parti, mais il n’y a pas de ménage à faire. Elle est avec tonton, dans les étoiles. »

Je ne répondis pas, sous le choc. Je venais seulement de comprendre. En voulant briser la ville, ces méchants hommes brisent des cœurs et suppriment des vies. Je ne retrouverai pas papa, mais j’irai rejoindre maman, décidai-je alors. Elle me manquait tellement, déjà. Peut-être devais-je fermer les yeux pour les rouvrir dans les étoiles ? Je fermai les yeux…

Une dernière bombe tomba alors sur le bus.

 

 

 

Anges en enfer

Je suis tiré du sommeil par les premières lueurs de l’aube, il doit être cinq heures du matin. L’air est déjà chaud et humide, la journée va être rude.

« Masa, Masa! crie mon petit frère en me secouant violemment. Réveille-toi, on va encore être en retard et se faire punir! »

Je lui réponds par un grognement. Comment peut-il avoir autant d’énergie avec tous les efforts que l’on a dû fournir ces derniers temps ?

 

En essayant de ne pas tirer ma mère de son sommeil si léger, je sors dehors avec Moyo, mon frère. Je lui fais la surprise d’un beignet typique de chez nous, le mikate, que j’ai acheté la veille à l’épicerie. Il me saute au cou, en risquant de me faire perdre l’équilibre. Généralement, je n’ai pas assez d’argent pour lui offrir quoi que ce soit. Exceptionnellement, ma mère m’a fait cadeau de quelques francs. Je crois qu’elle s’en veut de nous laisser travailler à la mine.

Une heure s’est déjà écoulée, il ne reste donc plus que trente minutes de marche avant d’arriver à la mine. Nous sommes loin de notre ville Kolwezi.

Soudain des bribes, non, des flashs me reviennent et m’éblouissent. Les souvenirs sombres de mon existence défilent dans ma tête « Amanie… mon papa…effondrement… ». Cette simple pensée me glace le sang.

Une voix me tire brusquement de mes rêveries. C’est mon ami, Elikya, qui m’appelle. Lui n’a pas le même air goguenard que les autres enfants riches ; il est généreux, tout en restant à l’écoute de mes problèmes.

« Masa, tu viens jouer du piano à la maison tout à l’heure ? Emmène ton frère si tu veux. »

Malheureusement, il comprend tout de suite, voyant mon signe de tête, que cela est impossible.

« J’adorerais vraiment, mais je ne peux pas, tu le sais…

-Tu as un vrai don ! Et si tu trouvais plus de temps pour t’entraîner, tu pourrais devenir un grand pianiste, je t’aiderai si tu veux !

– Oui, mais il y a la mine …je suis obligé de travailler. Tu sais le morceau que tu jouais l’autre jour, j’aimerais voir la partition.

– Amawole ?

– Oui ! et je te promets que je ferai tout pour venir m’entraîner !

– D’accord, je viendrai te l’apporter à la mine  A bientôt ! »

Je repars alors avec Moyo, aussi vite que possible. Trop de retard a déjà été pris. Je savais qu’Elikya, était prêt à tout pour développer mon talent.

 

Tout juste arrivés à la mine de Kasulo, un des directeurs asiatiques, dont le nom est imprononçable, soulève mon frère par le col et le pousse violemment en avant. Mon frère tombe à genoux. Deux hommes chargés de nous surveiller me saisissent par les épaules, m’empêchant de le rejoindre.

« Toi, petit, descends dans ce trou et ne reviens pas avant d’avoir rempli ce seau de cobalt » dit le directeur en lui jetant à la figure le récipient.

Je hurle intérieurement, le scénario va se reproduire. Moyo me lance un regard plein d’effroi, il sait les risques qu’il encourt.

Contre mon gré, je me mets au travail, la peur au ventre et des cauchemars plein la tête. Les heures passent, chassant peu àpeu mes pensées sombres. Cela fait déjà des heures que je travaille dans une galerie sombre et étroite, que je frappe inlassablement la roche avec ma pioche. Mais mes bras sont si fatigués qu’à chaque coup j’ai l’impression que je vais la lâcher. Je me sens faible, très faible. L’air poussiéreux autour de moi m’empêche de respirer et me pique les yeux. Je connais bien ces sensations, je les éprouve tous les jours mais jamais je n’ai jamais réussi à m’y habituer.

Soudain : un bruit sourd, un cri. Tout devient flou. Je me mets à courir, je ne veux pas réfléchir, je ne veux pas l’imaginer. Pourtant, le tunnel, ce trou maudit, s’est bel et bien effondré, condamnant mon frère au même sort que mon père. Paniqué, le souffle haletant, je me mets à genoux. Je sens mon cœur qui palpite tandis que mes ongles raclent l’amas de pierres devant moi, dégageant quelques minuscules centimètres de cette barrière qui me sépare de mon frère. Un homme, un enfant, je ne sais même pas, me tend une pioche. La rage décuple mes forces et par à-coups réguliers, je fracasse le mur de roche devant moi. Soudain, la pioche rencontre un creux, une minuscule ouverture s’est créée devant moi. A grands coups de pioche, je dégage cette ouverture et je m’y jette tête baissée, sans même écouter les recommandations qui fusent dans mon dos. Péniblement, je rampe dans ce tunnel beaucoup trop étroit pour moi, mes vêtements s’arrachent contre la roche. Au loin devant moi, j’entends un cri. J’accélère encore. Après plusieurs minutes de cette progression laborieuse, j’aperçois Moyo, roulé en boule. Je me jette à ses côtés et le prends dans mes bras. Il a l’air terrorisé. Le temps presse, des bruits sourds se font entendre et nous ne sommes pas à l’abri d’un nouvel effondrement. Je redresse mon frère et le pousse en avant, le priant d’avancer aussi vite qu’il le peut. Les grognements de la roche se font de plus en plus insistants autour de nous. Lentement, on avance dans le noir le plus complet. Puis peu à peu devant nous réapparaît la lueur du jour, quand la roche commence àvibrer. Rapidement, on atteint l’entrée du tunnel. Je soulève Moyo pour le sortir du trou et je m’en extirpe péniblement sous les applaudissements des enfants de la mine, vite réprimés par les gardes.

Je nous crois sortis d’affaire quand devant moi une silhouette se dresse : c’est le directeur de la mine.

« Eh toi, me dit-il, tu n’aurais pas oublié le seau de cobalt ? »

Heureusement, malgré ma précipitation j’ai pensé à le rapporter. Je penche mon buste dans le trou et je m’apprête à en sortir le récipient, lorsque d’intenses vibrations se font ressentir autour de moi. Sans même avoir le temps de comprendre ce qu’il m’arrive, je sens un amas de roches s’écrouler et ensevelir le haut de mon corps. Je suis coincé. Autour de moi j’entends des cris, des pleurs noyés par le vacarme assourdissant de pluies de roches. Partout dans la mine, l’enfer se propage.

Je sens la douleur irradier dans  le bas de mon corps, je ne peux plus  bouger les jambes. Autour de moi  l’air se fait  plus rare , il faut que je sorte de là et vite. Je gratte avec  mes ongles le mélange de pierre et de terre qui me recouvre et  je dégage un chemin vers la surface. Alors que je m’acharne corps et  âme dans cette pénible et  longue tâche, je pense  à ma  famille à ce qu’elle va devenir si je ne peux  plus marcher, je ne pourrai plus  l’aider, je serai juste une charge de plus  pour ma  mère. Ne serait-ce pas plus simple de mourir ici dans  ce trou ? Un sentiment de rage s’empare de moi contre les dirigeants de la mine contre  les Européens et les Américains qui veulent  toujours et  encore plus de cobalt, et  toujours et encore  moins  cher !

Un courant d’air qui traverse la roche, me tire subitement de mes sombres pensées. Je me reprends et  j’accélère mes mouvements. Très vite, je suis ébloui par la lumière.  Péniblement, je me hisse à la surface. Autour de moi, tout est désert. Il règne un silence de mort. Puis je distingue avec  effarement sous des énormes blocs de pierre comme perdue dans  ce monde hostile une partition empoussiérée.
Quelques notes de musique égarées…

Quelques notes de musique bâillonnées…

 

 

 

 

 

Dernier regard

Demain. Demain ce sera la fin. La fin d’une vie de trente-six ans. Bien que les onze dernières années n’aient pas ressemblé à grand-chose.

Je n’avais jamais pensé que l’on pouvait programmer une mort de manière si pointue. Le jour, l’heure, tout est précis. Même les naissances laissent un peu de suspense, de place au hasard. Alors que là tout est carré comme un fichier informatique. C’est écœurant.

Mais bon, après la mort ce sera un nouveau commencement, comme dit maman. Après tout, le jour où papa est mort, c’était la fin d’un enfer. Et le début d’un autre.

Parfois, non, tout le temps en fait, je me dis que le vrai coupable c’est lui. S’il n’avait pas été…comment dire? Lui. Tout aurait été différent. Il serait toujours en vie et moi je ne serais pas replié comme ça dans une pièce minuscule à espérer que le jour ne se lève jamais.

Je me demande si maman prie en ce moment. Sûrement, mais ça ne l’a jamais aidée jusque-là. Je me souviens, déjà gosse, je la voyais les mains jointes, à hoqueter à cause des larmes qui s’enfuyaient et qu’elle n’arrivait pas à retenir.

Je ne l’ai découvert que pendant le procès, mais sa mère a subi les mêmes violences conjugales qu’elle. On ne l’a jamais connue, maman ne l’a pas revue depuis qu’elle s’était enfuie  avec papa à dix-huit ans. Elle cherchait quelqu’un de protecteur, de solide,  plus la sécurité que le grand amour au final. Mais elle a fini par se prendre des coups aussi. J’aime ma mère, comme je l’ai détestée. Parce qu’elle ne faisait rien. À part se taire. Elle était soumise. Tellement qu’elle en était transparente. Elle avait peur de papa. C’est lâche ce que je pense là, je m’en rends compte. C’est moi qui aurais dû réagir plus tôt. J’ai préféré partir de la maison, comme Jolene l’avait fait. Une famille de lâches sous l’emprise d’un tyran.

Papa n’était pas quelqu’un de bien. Pourtant il avait toujours eu une assez bonne réputation dans le quartier, car il ne se dévoilait jamais en public, à quelques exceptions près. À la maison, tout le monde était sous son emprise, à cause de la peur et la dépendance financière qu’il exerçait. On était tous dépendants malgré nous. Mais à l’extérieur ce n’était pas pareil. Au boulot, bien sûr, il passait pour quelqu’un d’autoritaire, mais de respectable. Parmi les voisins, les avis étaient partagés, en particulier de la part de la famille Slowman dont le chien avait disparu peu après que papa était venu se plaindre auprès de Mr. Slowman parce qu’il ne pouvait pas dormir à cause des aboiements continus. Mais la majorité le voyait comme quelqu’un de sociable, toujours prêt à rendre service, se disputant souvent bruyamment avec sa femme, c’est vrai. Mais qui n’a jamais eu de désaccords dans son couple ?

Pour ma part, je l’ai toujours connu brutal, avec moi, maman, et Jolene. Combien de fois maman a été incapable de sortir parce qu’elle était couverte de bleus et de cocards ! Avec Jolene par contre, l’atmosphère était malsaine, cela je m’en souviens. Des gestes, des paroles en particulier choquaient. Mais Jolene ne disait rien. Cette souffrance qu’elle a endurée dès son adolescence je l’ai comprise beaucoup plus tard.

Un jour que j’étais venu déjeuner chez Jolene, j’ai surpris une conversation qui a tout changé. Pendant le repas j’ai bien vu que Jolene n’était pas en forme. Il devait sûrement s’agir d’une de ses dépressions qui survenaient par période. À un moment elle s’est levée de table. La sœur d’Alan, son mari, l’a suivie. Elles sont plutôt proches. C’est lorsque je suis venu la chercher, alors qu’elle était enfermée dans sa chambre que  je les ai entendues.  Elle confiait être hantée par le traitement ignoble que papa lui avait infligé. Elle racontait des choses horribles. Revenu à table j’ai prétexté un mal de crâne, puis suis parti, blanc comme un linge.

Plus tard, ce jour-là, je suis resté inerte, allongé dans mon fauteuil pendant un temps interminable. On aurait pu croire que ça ne me faisait rien.  Mais plus le temps passait, plus une tension en moi se réveillait. Je devenais nerveux. Le sang tapait dans mes tempes. Tout à coup je me suis éjecté du fauteuil, suis sorti comme un enragé  et ai démarré ma voiture. Mon pouls devenu assourdissant continuait de taper dans mes oreilles. D’une certaine manière je savais ce qui s’était passé à la maison, mais je n’avais pas voulu le voir. Je pouvais me donner l’excuse que j’étais alors jeune mais je me sentais responsable de ce qui était arrivé à mon aînée Mais je n’étais pas le seul à avoir fermé les yeux. La tentative de suicide de Jolene ne venait pas que des coups, mais aussi des abus qu’elle avait dû subir et qu’elle avait toujours tus, par honte. J’étais le dernier de la famille, le seul fils, ma relation avec mon père avait donc été largement différente. Bien sûr j’avais eu droit au poing et au pied dans l’estomac, mais en grandissant c’était devenu plus psychologique. Il arrivait qu’on se batte quand je le voyais taper maman et Jolene. Mais c’était par les mots, l’attitude qu’il me détruisait. J’ai dit que l’on se battait, mais quand j’ai conduit jusqu’à la maison familiale, j’avoue, j’étais parti pour plus que ça. Un quart d’heure plus tard la police arrivait, alertée par une voisine qui avait entendu le coup de feu, pour découvrir mon père dans une flaque de sang avec une balle derrière la tête.

J’ai un peu de mal à me souvenir. A partir de la mort de papa, c’est allé très vite, contrairement à l’enquête et au procès.

Le procès pénal d’ailleurs fut une guerre déjà perdue. Les jurés étaient des incapables. Des gens sans cœur ni cervelle, piochés ici et là. Dans la chambre d’accusation ils posaient sans cesse les mêmes questions, les réponses furent brèves et maladroites.

L’arme du crime ? Le pistolet était dans le tiroir, bien sûr qu’on savait qu’il existait. Mais personne ne savait vraiment l’utiliser. Pourquoi dans le dos ? Je ne sais pas. Pourquoi maintenant et pas plus tôt ? J’ai cru qu’il allait changer, je lui trouvais des excuses. Pourquoi n’avoir jamais porté plainte ? Ca n’aurait rien changé, il se serait vengé sur moi et ceux que j’aime. Votre relation avec votre mère elle aussi battue? Je l’ai toujours aimée mais j’avais peur, je l’ai quittée dès que j’ai pu, je croyais pouvoir me débrouiller. Votre père ? Il me tapait, m’insultait… Mais c’était mon père. Est-ce que vous avez déjà montré des excès de violence ? … Votre enfance avec ce père violent et une mère soumise vous a-t-elle laissé des séquelles au point de souhaiter la mort de quelqu’un? Etc.…

Mais le verdict était facile à prévoir. Malgré les années passées à souffrir, c’était pour eux l’œuvre d’un monstre menteur et probablement cinglé, pas de la légitime défense. On pouvait voir sur leurs visages  toute la satisfaction du devoir accompli que l’affaire leur inspirait. Bref, on n’a pas eu de chance. Le sort avait fait que c’étaient eux que l’Etat avait choisis pour décider de la vie de quelqu’un dont ils ignoraient tout. Coupable de meurtre avec préméditation. Un crime puni de la peine de mort dans l’Ohio…

Il m’est arrivé bien des fois  de me dire que je devrais mettre fin à tout ça moi-même, fuir la situation pour ne pas regarder les bourreaux. Me pendre comme certains. Si une poignée de gens, de pauvres petits insectes, peut décider de la mort d’une personne qui leur est inconnue, qui peut m’empêcher de décider de ma propre fin?  Mais maman en aurait été encore plus achevée. Je n’aurais pas voulu qu’elle se sente responsable de la mort de son fils en plus.

Oh non,  c’est bientôt l’heure. Il faut se préparer. S’asseoir, respirer, se calmer. Je n’y arrive pas.

Deux hommes m’accompagnent. Je m’assois et déglutis. Je crois que je fermerai les yeux quand ça arrivera. Je ne suis pas aussi brave pour la regarder dans les yeux lorsque l’aiguille viendra s’enfoncer dans le bras.

Jolene ne viendra pas, c’est au-dessus de ses forces. Je ne lui en veux pas. Elle doit être avec son mari et son fils.

Maman arrive. On l’assoit. Elle est juste en face de moi. Seule une vitre nous sépare, comme lors des visites à la prison. Mais là ce n’est pas pareil.

L’organisation de cette pièce est ignoble. D’un côté des sièges gris alignés, comme au cinéma. Avec la vitre et les retransmissions vidéo, les familles entendent tout, voient tout. Elles peuvent  voir le condamné assis dans un siège comme chez le dentiste, tenu fermement par des sangles noires. Je ne vois pas à quoi elles servent d’ailleurs. Tous ceux qui entrent de ce côté, salle de torture déguisée en chambre d’hôpital, sont résignés. C’est juste pour ne pas les rater, éviter un dernier mouvement de débat de l’animal devant l’abattoir.

Maman me voit, elle pleure. Elle m’avait dit que le plus dur serait de se dire que ce serait la dernière fois qu’elle me voyait, mais qu’on se retrouverait là-haut. Elle avait gardé sa foi en la religion, moi j’avais perdu foi dans l’humanité qui s’obstinait à tout m’enlever. Une paire d’infirmiers arrive. Ils se placent de chaque côté du siège, referment les ceintures sur les membres. Une petite table pour chacun est préparée. Sur l’une est posé un anesthésiant, sur l’autre la mort. Les deux bourreaux préparent leurs instruments.

Cette fois, le liquide passe dans le tuyau relié à la veine dans le bras. Un dernier regard vers maman. Elle a peur. Moi je la regarde, mes lèvres bougent pour prononcer un dernier adieu. Puis mes paupières se ferment.

En quittant le pénitencier où je viens d’abandonner le corps de maman attaché à ce siège bleu, je me dis qu’une vie de 36 ans vient de s’achever. 36 ans avec ma mère. Il va falloir continuer à vivre avec son fantôme à présent. Je ne suis pas sûr d’y parvenir complètement un jour.